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MÉMOIRE
qu’un épisode. Aussi pouvons nous aborderfranchement la question sur la manière la plusavantageuse d’amener le moment décisif.
L’utilisation d’une masse de 80 à 100 piè-ces de canon, d’une manière inopinée, et lepréliminaire le plus favorable pour l’actiondes autres armes; car pour résister aux foudresd’une artillerie pareille, il faut la combattre àéléments égaux de force, ce qui devient très-difficile. L’expérience a prouvé plus d’une foisque si on parvient à prendre de prime-abordune grande prépondérance sur les feux de sonadversaire, qu’on en augmente l’intensité aulieu de la diminuer, on l’écrase par un si grandnombre de cartouches à balles, d’obus et deboulets, qu’on l’empêche d’amener une nou-velle masse d’artillerie pour secourir les trou-pes qui se trouvent engagées et compromises,en lui faisant perdre, pendant le mouvementet l’occupation de la position, ses artilleurs etses chevaux.
Pour accréditer mon assertion, je citerail’exemple que nous livre la bataille de Boro-dino. Je la choisis de préférence aux autres,parce que je le tiens d’un témoin oculaire ettrès-compétent, du maréchal prince de Varso-vie, et parce qu’on ne m’accusera pas de vou-loir ériger en principe ce qui, aux yeux desautres, paraîtrait une assertion vaniteuse, sij’assurais que c’est l’artillerie russe qui a pro-duit l’effet existant. Ici le cas est inverse; c’est,au contraire, celle-ci qui est devenue victimede celle des Français.
Au moment où le vice-roi fut rejeté de lagrande redoute, dont il s’était emparé, il ré-duisit le combat contre les troupes comman-dées par le prince de Varsovie, à une simplecanonnade qui, acquérant de l’intensité,com-mença à le gêner fortement en lui enlevantbeaucoup de monde, et inquiéta d’autant plusle maréchal, qu’il remarqua dans le lointain ungrand rassemblement de troupes qui présageaitun grand coup pour le moment où l’artilleriefrançaise aurait produit l’effet qu’on en attendordinairement.
Sur ces entrefaites, le général Barclay vintsur la position occupée par la 26 e division. Leprince de Varsovie l’instruisit de ses appréhen-sions , des moyens d’y porter remède, et lepria de lui envoyer 60 pièces de canon pourpouvoir opposer à ses ennemis des feux équi-
valents. Le général Barclay, convaincu de lanécessité de cette mesure, fit avancer 4 bat-teries (48 pièces) ; mais comme elles n’arrivè-rent que par fraction, elles furent tellementfoudroyées par les projectiles ennemis, qu’ilfut impossible de placer plus de 12 canons enbatterie.
Il est même à présumer que si les 48 piècesétaient arrivées en masse, il aurait été diffi-cile d’en mettre plus de la moitié en position,et par conséquent le prince de Varsovie n’au-rait jamais pu prendre une sorte de prépondé-rance sur l’artillerie française qu’il taxait à 60bouches à feu.
Le lecteur veut-il un exemple plus convain-cant encore? je lui citerai celui de l’assaut deVarsovie. L’artillerie polonaise avait été uti-lisée presque en totalité dans les redoutes; lespièces couvertes par les parapets y étaient plusà l’abri que celles qui se trouvent en rase cam-pagne. Eh bien ! malgré ces remparts, noustrouvâmes la majeure partie des affûts brisés,et par conséquent les pièces mises hors d’action.
Je crois pouvoir ériger en principe que,pour résister à une artillerie déjà mise en ac-tion, il faut en envoyer une masse au moinsd’un tiers de plus; car on peut compter sur ladestruction d’un tiers des pièces arrivantesavant qu’on les ait mises en position. D’aprèsce calcul, il faudra 130 pièces pour résister àune batterie de 100 déjà agissante. En perdantle tiers des canons dans les différents mouve-ments qui précéderont le tir, il n’en resterajuste que ce qu’il faut pour opposer à l’ennemiune force équivalente.
Le rassemblement des 100 pièces étant unacte prémédité depuis le commencement del’engagement, peut être mis facilement à exé-cution ; mais l’ennemi qui n’aura pas pris sesprécautions d’avance, n’aura pas toujours à lafin du combat 130 pièces à sa disposition pourpouvoir les utiliser en masse et sur le mêmepoint. Et, si même il les avait, je suis prêt àsoutenir que l’occupation d’une position déjàbattue par 100 bouches à feu ne lui réussirapas toujours; je dirai même très-rarement,pourvu que les 100 pnèces fassent leur devoir.
L’initiative et l’intensité des feux sont doncles choses primitive et principale, et une foisqu’on a su s’en rendre maître, il faut tâcherde les conserver l’une et l’autre.