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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE I. ( 1723-1728.) 45

lent, intrépide ; il n’y a ni honte qui m'arrête, ni danger qui m'ef-fraie : hors le seul objet qui m’occupe, l’univers n’est plus rienpour moi. Mais tout cela ne dure qu’un moment, et le momentqui suit me jette dans l’anéantissement. Prenez-moi dans le calme,je suis l’indolence et la timidité même; tout m’effarouche, toutme rebute ; une mouche en volant me fait peur ; un mot à dire,un geste à faire, épouvante ma paresse; la crainte et la honteme subjuguent à tel point que je voudrais m’éclipser aux yeux detous les mortels. S’il faut agir, je ne sais que faire ; s'il faut par-ler. je ne sais que dire ; si l’on me regarde, je suis décontenancé.Quand je me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j’ai àdire ; mais dans les entretiens ordinaires je ne trouve rien, rien dutout ; ils me sont insupportables par cela seul que je su ! s obligéde parler.

Ajoutez qu’aucun de mes goûts dominants ne consiste en cho-ses qui s’achètent. Il ne me faut que des plaisirs purs, et l’argentles empoisonne tous. J’aime par exemple ceux de la table ; mais,ne pouvant souffrir ni la gêne de la bonne compagnie ni la cra-pule du cabaret, je ne puis les goûter qu’avec un ami ; car seul,cela ne m’est pas possible : mon imagination s’occupe alors d'autrechose, et je n’ai pas le plaisir de manger. Si mon sang allumé medemande des femmes, mon cœur ému me demande encore plus del’amour. Des femmes à prix d’argent perdraient pour moi tousleurs charmes ; je doute même s’il serait en moi d’en profiter. Il enest ainsi de tous les plaisirs à ma portée; s’ils ne sont gratuits, jeles trouve insipides. J’aime les seuls biens qui ne sont à personnequ’au premier qui sait les goûter.

Jamais l’argent ne me parut une chose aussi précieuse qu’on latrouve. Bien plus, il ne m’a même jamais paru fort commode : iln’est bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir;il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien payer, êtremal servi. Je voudrais une chose bonne dans sa qualité : avec monargent je suis sûr de l’avoir mauvaise. J’achète cher un œuf frais,il est vieux ; un beau fruit, il est vert; une fille, elle est gâtée.J’aime le bon vin, mais où en prendre? Chez un marchand de vin?comme que je fasse, il m’empoisonnera. Veux-je absolument êtrebien servi? que de soins, que d’embarras! avoir des amis, descorrespondants, donner des commissions, écrire, aller, venir, at-tendre ; et souvent au bout être encore trompé. Que de peine avecmon argent ! je la crains plus que je n'aime le bon vin.