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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE I. ( 1723 - 1728 .) 47

l'instrument de la liberté; celui qn’on pourchasse est celui de laservitude. Voilà pourquoi je serre bien et ne convoite rien.

Mon désintéressement n’est donc que paresse ; le plaisir d’a-voir ne vaut pas la peine d’acquérir : et ma dissipation n’est en-core que paresse; quand l’occasion de dépenser agréablement seprésente, on ne peut trop la mettre à profit. Je suis moins tentéde l’argent que des choses, parcequ’entre l’argent et la possessiondesirée il y a toujours un intermédiaire ; au lieu qu’entre la chosemême et sa jouissance il n’y en a point. Je vois la chose, elle metente ; si je ne vois que le moyen de l’acquérir, il ne me tente pas.J’ai donc été fripon, et quelquefois je le suis encore de bagatellesqui me tentent, et que j’aime mieux prendre que demander : mais,petit ou grand, je ne me souviens pas d’avoir pris de ma vie unliard à personne; hors une seule fois, il n’y a pas quinze ans,que je volai sept livres dix sous. L’aventure vaut la peine d’êtrecontée, car il s’y trouve un concours impayable d’effronterie et debêtise, que j’aurois peine moi-même à croire s’il regardoit un au-tre que moi.

C’étoit à Paris. Je me promenois avec M. de Francueil au Pa-lais-Royal, sur les cinq heures. Il tire sa montre, la regarde, etme dit : Allons à l’Opéra. Je le veux bien ; nous allons. Il prenddeux billets d’amphithéâtre, m’en donne un, et passe le premieravec l’autre : je le suis, il entre. En entrant après lui, je trouve laporte embarrassée. Je regarde, je vois tout le monde debout; jejuge que je pourrai bien me perdre dans cette foule, ou du moinslaisser supposer à M. de Francueil que j’y suis perdu. Je sors, jereprends ma contre-marque, puis mon argent, et je m’en vais,sans songer qu’à peine avois-je atteint la porte que tout le mondeétoit assis, et qu’alors M. de Francueil voyoit clairement que jen’y étais plus.

Gomme jamais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que cetrait-là, je le note, pour montrer qu’il y a des moments d’uneespèce de délire où il ne faut point juger des hommes par leursactions. Ce n’étoit pas précisément voler cet argent ; c’étoit envoler l’emploi : moins c’étoit un vol, plus c’étoit une infamie.

Jene fmirois point ces détails si je voulois suivre toutes les rou-tes par lesquelles, durant mon apprentissage, je pa-sai de la su-blimité de l’héroïsme à la bassesse d’un vaurien. Cependant, enprenant les vices de mon état, il me fut impossible d’en prendretout-à-fait les goûts. Je m’enuuyois des amusements de mess ca-