Band 
Tome premier.
Seite
62
JPEG-Download
 

LES CONFESSIONS.

62

Le lendemain de mon départ d’Annecy, mon père y arriva cou-rant à ma piste avec un M. Rival, son ami, horloger comme lui,homme d'esprit, bel esprit même, qui faisoit des vers mieux queLa Motte, etparloit presque aussi bien que lui ; de plus, parfaite-ment honnête homme, mais dont la littérature déplacée n’aboutitqu’à faire un de ses fils comédien.

Ces messieurs virent madame de Warens, et se contentèrentde pleurer mon sort avec elle, au lieu de me suivre et de m’attein-dre, comme ils l'auroient pu facilement, étant à cheval et moi àpied. La même chose étoit arrivée à mon oncle Bernard. Il étoitvenu à Confignon , et de là, sachant que j’étois à Annecy, il s’euretourna à Genève. Il semb'oit que mes proches conspirassentavec mon étoile pour me livrer au destin qui m’attendoit. Monfrère s’étoit perdu par une semblable négligence, et si bien perdu,qu’on n’a jamais su ce qu’il étoit devenu.

Mon père n’étoit pas seulement un homme d'honneur, c’étoitun homme d’une probité sûre, et il avoit une de ces âmes fortesqui font les grandes vertus; de plus , il étoit ben père, surtoutpour moi. Il m’aimoit très tendrement ; mais il aimoit aussi sesplaisirs, et d’autres goûts avoient un peu attiédi l’affection pater-nelle depuis que je vivois loin de lui. Il s’étoit remarié à Nyon ; etquoique sa femme ne fût plus en âge de me donner des frères,elle avoit des parents : cela faisoit une autre famille, d’autres ob-jets, un nouveau ménage, qui ne rappeloit plus si souvent monsouvenir. Mon père vieillissoit, et n’avoit aucun bien pour soute-nir sa vieillesse. Nous avions, mon frère et moi, quelque bien dema mère, dont le revenu devoit appartenir à mon père durantnotre éloignement. Cette idée ne s’offi oit pas à lui directement,et ne l’empêchoit pas de faire son devoir ; mais elle agissoit sour-dement sans qu'il s’en aperçût lui-même, et ralentissoit quelque-fois son zèle, qu’il eût poussé plus loin sans cela. Voilà, je crois,pourquoi, venu d’abord à Annecy sur mes traces, il ne me suivitpas jusqu’à Chambéri, où il étoit moralement sûr de m’atteindre.Voilà pourquoi encore, l’étant allé voir souvent depuis ma fuite,je reçus toujours de lui des caresses de père, mais sans grandsefforts pour me retenir.

Cette conduite d’un père dont j’ai si bien connu la tendresse etla vertu, m’a fait faire des réflexions sur moi même qui n’ont paspeu contribué à me maintenir le cœur sain. J’en ai tiré cette grandemaxime de morale, la seule peut-être d’usage dans la pratique,