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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE II. ( 1728 - 1731 .) 63

d'éviter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avecnos intérêts, et qui nous montrent notre bien dans le mal d’autrui,sûr que, dans de telles situations, quelque sincère amour delàvertu qu’on y porte, on foiblit tôt ou tard sans s’en apercevoir;et l’on devient injuste et méchant dans le fait, sans avoir cesséd’être juste et bon dans l’ame.

Cette maxime, fortement imprimée au fond de mon cœur, etmise en pratique, quoiqu’un peu tard, dans toute ma conduite, estune de celles qui m’ont donné l’air le plus bizarre et le plus foudans le public, et surtout parmi mes connoissances. On m’a im-puté de vouloir être original, et faire autrement que les autres. Envérité, je ne songeois guère à faire ni comme les autres ni autre-ment qu’eux. Je desirois sincèrement de faire ce qui étoit bien.Je me dérobois de toute ma force à des situations qui me donnas-sent un intérêt contraire à l’intérêt d’un autre homme, et par con-séquent un désir secret, quoique involontaire, du mal de cethomme-là.

Il y a deux ans que milord Maréchal voulut me mettre dansson testament. Je m’y opposai de toute ma force. Je lui marquaique je ne voudrois pour rien au monde me savoir dans le testa-ment de qui que ce fût, et beaucoup moins dans le sien. Il se ren-dit : maintenant il veut me faire une pension viagère, et je ne m’yoppose pas. On dira que je trouve mon compte à ce changement:cela peut être. Mais, ô mon bienfaiteur et mon père, si j’ai le mal-heur de vous survivre, je sais qu’en vous perdant j’ai tout à per-dre, et que je n’ai rien à gagner!

C’est là, selon moi, la bonne philosophie, la seule vraiment as-sortie au cœur humain. Je me pénètre chaque jour davantage desa profonde solidité, et je l’ai retournée de différentes manièresdans tous mes derniers écrits; mais le public, qui est frivole, nel’y a pas su remarquer. Si je survis assez à cette entreprise con-sommée pour en reprendre une autre, je me propose de donnerdans la suite de Y Emile un exemple si charmant et si frappant decette même maxime, que mon lecteur soit forcé d’y faire atten-tion (*). Mais c’est assez de réflexions pour un voyageur; il esttemps de reprendre ma route.

(*) Cet exemple, aussi frappant qu'on peut le desirer, a déjà été donné par lui dansla Nouvelle Héloïse (III e partie, lettre xx), lorsque Julie mariée déclare à Saint-Preux sa ferme résolution, si elle venoit à perdre Wolmar, de ne jamais prendre unautre époux. Voyez la note de Rousseau à ce sujet, ajoutée postérieurement à la pu-blication de l'ouvrage, et dans laquelle ilfjustifie cette déclaration de Julie.