PARTIE I, LIVRE II. ( 1728 - 1731 .) 81
Uü jour qu’enuuyée des sots colloques du commis, elleavoitmonté dans sa chambre, je me bâtai, dans l’arrière-boutique oùj’étois, d’achever ma petite tâche, et jelasuivis. Sa chambre étoitentr’ouverte ; j'y entrai sans être aperçu. Elle brodoit près d’unefenêtre, ayant en face le côtéde la chambre opposé àla porte. Elle nepouvoit me voir entrer ni m’entendre, à cause du bruit que des cha-riots faisoient dans la rue. Elle se mettoit toujours bien : ce jour-là sa parure approchoit de la coquetterie. Son attitude étoit gra-cieuse ; sa tète un peu baissée laissoit voir la blancheur de soncou ; ses cheveux, relevés avec élégance, étoient ornés de fleurs.Il régnoit dans toute sa figure un charme que j’eus le tempsde considérer, et qui me mit hors de moi. Je me jetai à ge-noux à l’entrée de la chambre, en tendant les bras vers elle d’unmouvement passionné, bien sûr qu’elle ne pouvoit m’entendre, etne pensant pas qu’elle put me voir : mais il y avoit à la chemi-née une glace qui me trahit. Je ne sais quel effet ce transportfit sur elle : elle ne me regarda point, ne me parla point ; mais,tournant à demi la tète, d’un simple mouvement de doigt elle memontra la natte à scs pieds. Tressaillir, pousser un cri, m’élancerà la place quelle m’avoit marquée, ne fut pour moi qu’unemême chose : mais ce qu’on auroit peine à croire, est que danscet état je n’osai rien entreprendre au-delà, ni dire un seul mot,ni lever les yeux sur elle, ni la toucher même, dans une attitudeaussi contrainte, pour m’appuyer un instant sur ses genoux. J'é-tois muet, immobile, mais non pas tranquille assurément : toutmarquoitenmoi l’agitation, la joie, la reconuoissance, les ardentsdésirs incertains dans leur objet, et contenus par la frayeur dedéplaire, sur laquelle mon jeune cœur, ne pouvoit se rassurer.
Elle ne paroissoit ni plus tranquille ni moins timide que moi.Troublée de me voir là, interdite de m’y avoir attiré, et com-mençant à sentir toute la conséquence d’un signe parti sans douteavant la réflexion, elle ne m’accueilloit ni ne me repoussoit; ellen’ôtoit pas les yeux de dessus son ouvrage, elle tàchoit de faitecomme si elle ne m’eut pas vu à ses pieds : mais toute ma bêtisene m’empêchoit pas de juger qu’elle partageoit mon embarras,peut-être mes des’rs, et qu’elle étoit retenue par une honte sem-blable à la mienne, sans que cela me donnât la force de la sur-monter. Cinq ou six ans qu’elle avoit de plus que moi dévoient,selon moi, mettre de son côté toute la hardiesse ; et je me disoisque puisqu’elle ne faisoit rien pour exciter la mienne, elle ne vou-