82 LES CONFESSIONS,
loit pas que j’en eusse. Même encore aujourd’hui je trouve queje pensois juste, et sûrement elle avoit trop d’esprit pour ne pasvoir qu’un novice tel que moi avoit besoin non seulement d’êtreencouragé, mais d'être instruit.
Je ne sais comment eût fini cette scène vive et muette, nicombien de temps j'aurois demeuré immobile dans cet état ridi-cule et délicieux, si nous n’eussions été interrompus. Au plus fortde mes agitations, j’entendis ouvrir la porte de la cuisine quitouchoit la chambre où nous étions; et madame Basile alarméeme dit vivement de la voix et du geste : Levez-vous, voici Ré-sina ! En me levant en hâte, je saisis une main qu’elle me tendoit,et j’y appliquai deux baisers brûlants, au second desquels je sentiscette charmante main se presser un peu contre mes lèvres. Demes jours je n’eus un si doux moment : mais l’occasion que j’a-vois perdue ne revint plus, et nos jeunes amours en restèrent là.
C’est peut-être pour cela même que l’image de cette aimablefemme est restée empreinte au fond de mon cœur en traits sicharmants. Elle s’y est même embellie à mesure que j’ai mieuxconnu le monde et les femmes. Pour peu qu’elle eût eu d’expé-rience, elle s’y fût prise autrement pour animer un petit garçon :mais si son cœur étoit foible, il étoit honnête; elle cédoit invo-lontairement au penchant qui l’entraînoit : c’étoit, selon touteapparence, sa première infidélité, et j’aurois peut-être eu plus àfaire à vaincre sa honte que la mienne. Sans eu être venu là, j’aigoûté près d’elle des douceurs inexprimables. Rien de tout ceque m’a fait sentir la possession des femmes ne vaut les deuxminutes que j’ai passées à ses pieds sans même oser toucher à sarobe. Non, il n’y a point de jouissances pareilles à celles que peutdonner une honnête femme qu’on aime ; tout est faveur auprèsd’elle. Un petit signe du doigt, une main légèrement pressée contrema bouche , sont les seules faveurs que je reçus jamais de madameBasile, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte encoreen y pensant.
Lesdeux jours suivants j’eus beau guetter un nouveau tête-à-tête,il me fut impossible d’en trouver le moment, et je n'aperçus de sapart aucuu soin pour le ménager. Elle eut même le maintien, nonplus froid, mais plus retenu qu’à l’ordinaire; et je crois qu’elleévitoit mes regards, de peur de ne pouvoir assez gouverner lessiens. Son maudit commis fut plus désolant que jamais : il devintmême railleur, goguenard ; il me dit que je ferois mon chemin