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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE II. ( 1728 - 1731 .) 83

près des dames. Je tremblois d’avoir commis quelque indiscré-tion ; et, me regardant déjà comme d’intelligence avec elle, jevoulus couvrir du mystère un goût qui jusqu’alors n’en avoit pasgrand besoin. Cela me rendit plus circonspect il saisir les occasionsde le satisfaire ; et à force de les vouloir sûres, je n’en trouvai plusdu tout.

Voici encore une autre folie romanesque dont jamais je n’ai pume guérir, et qui, jointe à ma timidité naturelle, a beaucoup dé-menti les prédictions du commis. J’aimois trop sincèrement, tropparfaitement, j’ose dire, pour pouvoir aisément être heureux. Ja-mais passions ne furent en même temps plus vives et plus puresque les miennes; jamais amour ne fut plus tendre, plus vrai, plusdésintéressé. J’aurois mille fois sacrifié mon bonheur à celui dela personne que j’aimois; sa réputation m’étoitplns chère que mavie, et jamais pour tous les plaisirs de la jouissance je n’auroisvoulu compromettre un moment son repos. Cela m’a fait apportertant de soins , tant de secret, tant de précaution dans mes en-treprises, que jamais aucune n’a pu réussir. Mon peu de succèsprès des femmes est toujours venu de les trop aimer.

Pour revenir au flûteur Égiste, ce qu’il y avoit de singulierétoit qu’en devenant plus insupportable, le traître sembloit deve-nir plus complaisant. Dès le premier jour que sa dame m'avoitpris en affection, elle avoit songé à me rendre utile dans le ma-gasin. Je savois passablement l’arithmétique; elle lui avoit pro-posé de m’apprendre à tenir les livres : mais mon bourru reçuttrès mal la proposition, craignant peut-être d’être supplanté.Ainsi tout mon travail après mon burin étoit de transcrire quel-ques comptes et mémoires, de mettre au net quelques livres, etde traduire quelques lettres de commerce d’italien en françois.Tout d’un coup mon homme s'avisa de revenir à la propositionfaite et rejetée, et dit qu’il m’apprendroit les comptes à partiesdoubles, et qu’il vouloit me mettre en état d’offrir mes services àM. Basile quand il seroit de retour. Il y avoit dans son ton, dansson air, je ne sais quoi de faux, de malin, d’ironique, qui ne medonnoit pas de la confiance. Madame Basile, sans attendre maréponse, lui dit sèchement que je lui étois obligé de ses offres,qu’elle espéroit que la fortune favoriseroit enfin mon mérite, etque ce seroit grand dommage qu’avec tant d’esprit je ne fussequ’un commis.

Elle m’avoit dit plusieurs fois qu’elle vouloit me faire faire une