PARTIE I, LIVRE il. ( 1728 - 1731 .) 85
s’y tient le jour, il peut bien y rester la nuit. Le moine prit la pa-role ; et, après un éloge grave et vrai de madame Basile, il fit lemien en peu de mots ; ajoutant que, loin de blâmer la pieusecharité de sa femme, il devoit s’empresser d’y prendre part, puis-que rien n’y passoit les bornes de la discrétion. Le mari répliquad’un ton d’humeur, dont il caehoit la moitié, contenu par la pré-sence du moine, mais qui suffit pour me faire sentir qu'il avoitdes instructions sur mon compte, et que le commis m’avoit servide sa façon.
A peine étoit-on hors de table, que celui-ci, dépêché par sonbourgeois, vint en triomphe me signifier de sa part de sortir àl’instant de chez lui et de n’y remettre les pieds de ma vie. Il as-saisonna sa commission de tout ce qui pouvoit la rendre insultanteet cruelle. Je partis sans rien dire, mais le cœur navré, moins dequitter cette aimable femme, que de la laisser en proie à la bru-talité de son mari. Il avoit raison sans doute de ne vouloir pasquelle fût infidèle ; mais, quoique sage et bien née, elle étoit Ita-lienne, c'est-à-dire sensible et vindicative; et il avoit tort, ce mesemble, de prendre avec elle les moyens les plus propres à s’at-tirer le malheur qu’il craignoit.
Tel fut le succès de ma première aventure. Je voulus essayerde repasser deux ou trois fois dans la rue, pour revoir au moinscelle que mon cœur regrettoit sans cesse; mais au lieu d’elle jene vis que son mari et le vigilant commis, qui, m’ayant aperçu,me fit, avec l'auue de la boutique, un geste plus expressif qu’at-tirant. Me voyant si bien guetté, je perdis courage, et n’y passaiplus. Je voulus aller voir au moins le patron qu’elle m’avoitménagé : malheureusement je ne savois pas son nom. Je rôdai plu-sieurs fois inutilement autour du couvent, pour tâcher de le ren-contrer. Enfin d’autres événements m’ôtèrent les charmants sou-venirs de madame Basile, et dans peu je l’oubliai si bien, qu’aussisimple et aussi novice qu’auparavant, je ne restai pas même af-friandé de jolies femmes.
Cependant ses libéralités avoient un peu remonté mon petitéquipage, très modestement toutefois, et avec la précautiond'une femme prudente, qui regardoit plus à la propreté qu’à laparure, et qui vouloit m’empêcher de souffrir, et non pas me fairebriller. Mon habit, que j’avois apporté de Genève, étoit bon et por-table encore; elle y ajouta seulement un chapeau et quelque linge.Jen'avois point de manchettes; elle ne voulut point m’en donner,