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Tome premier.
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86 1ES CONFESSIONS*

quoique j’en eusse bonne envie. Elle se contenta de me mettre enétat de me tenir propre, et c’est un soin qu’il ne fallut pas mere-commander, tant que je parus devant elle.

Peu de jours après ma catastrophe, mon hôtesse, qui, commej’ai dit, m’avoit pris en amitié, me dit quelle m’avoit peut-êtretrouvé une place, et qu’une dame de condition vouloit me voir.A ce mot, je me crus tout de bon dans les hautes aventures : carj’en revenois toujours là. Celle-ci ne se trouva pas aussi brillanteque je me l’étois figurée. Je fus chez cette dame avec le domes-tique qui lui avoit parlé de moi. Elle m’interrogea, m’examina :je ne lui déplus pas ; et tout de suite j’entrai à son service, non pastout-à-fait en qualité de favori, mais en qualité de laquais. Je fusvêtu de la couleur de ses gens ; la seule distinction fut qu’ils por-toient l’aiguillette, et qu’on ne me la donna pas : comme il n’yavoit point de galons à sa livrée, cela faisoit à peu près un habitbourgeois. Voilà le terme inattendu auquel aboutirent enfin tou-tes mes grandes espérances.

Madame la comtesse de Vercellis, chez qui j’entrai, étoit veuveet sans enfants : son mari étoit Piémontois ; pour elle, je l’ai tou-jours crue Savoyarde, ne pouvant imaginer qu’une Piémontoiseparlât si bien françois et eût un accent si pur. Elle étoit entredeux âges, d’une figure fort noble, d’un esprit orné, aimant la lit-térature françoise, et s’y connoissant. Elle écrivoit beaucoup, ettoujours en françois. Ses lettres avoient le tour et presque lagrâce de celles de madame de Sévigné ; on auroit pu s’y tromperà quelques unes. Mon principal emploi, et qui ne me déplaisoitpas, étoit de les écrire sous sa dictée, un cancer au sein, qui la fai-soit beaucoup souffrir, ne lui permettant plus d’écrire elle-même.

Madame, de Vercellis avoit non seulement beaucoup d’esprit,mais une ame élevée et forte. J’ai suivi sa dernière maladie ; jel’ai vue souffrir et mourir sans jamais marquer un instant de foi-blesse, sans faire le moindre effort pour se contraindre, sans sor-tir de son rôle de femme, et sans se douter qu’il y eût à cela de laphilosophie ; mot qui n’étoit pas encore à la mode, et qu’elle neconnoissoit même pas dans le sens qu’il porte aujourd’hui. Cetteforce de caractère alloit quelquefois jusqu’à la sécheresse. Ellem'a toujours paru aussi peu sensible pour autrui que pour elle-même ; et quand elle faisoit du bien aux malheureux , c’étoitpour faire ce qui étoit bien en soi, plutôt que par une véritablecommisération, J’ai un peu éprouvé cette insensibilité pen-