PARTIE I, LIVRE 111. (1728-1731.) 93
peuvent imaginer, parceque la plupart ont prévenu cette pléni-tude de vie, à la fois tourmentante et délicieuse, qui, dans l'i-vresse du désir, donne un avant-goût de la jouissance. Mon sangallumé remplissoit incessamment mon cerveau de filles et de fem-mes : mais n’en sentant pas le véritable usage, je les occupois bi-zarrement en idée à mes fantaisies, sans en savoir rien faire deplus ; et ces idées tenoient mes sens dans une activité très incom-mode , dont, par bonheur, elles ne m’apprenoient point à me dé-livrer. Jaurois donné ma vie pour retrouver un quart d'heure unedemoiselle Goton Mais ce n’étoit plus le temps où les jeux de l'en-fance alloient là comme d'eux-mêmes. La honte, compagne de laconscience du mal, étoit venue avec les années ; elle avoit accruma timidité naturelle au point de la rendre invincible ; et jamais,ni dans ce temps-là ni depuis, je n’ai pu parvenir à faire uneproposition lascive, que celle à qui je la faisois ne m’y ait enquelque sorte contraint par ses avances , quoique sachant qu’ellen’étoit pas scrupuleuse, et presque assuré d’être pris au mot.
Mon agitation crût au point que, ne pouvant contenter mesdésirs, je les attisais par les plus extravagantes manœuvres. J’al-lois chercher des allées sombres, des réduits cachés, où je pussem'exposer de loin aux personnes du sexe dans l’état où j'auroisvoulu être auprès d’elles. Ce qu’elles voyoient n’étoit pas l’objetobscène, je n’y songeois même pas; c’étoit l’objet ridicule. Lesot plaisir que j 'avois de l’étaler à leurs yeux ne peut se décrire.Il n'y avoit de là plus qu’un pas à faire pour sentir le traitementdésiré, et je ne doute pas que quelque résolue ne m'en eût, enpassant, donné l’amusement, sij’eusseeul’audaced’atteudre.Cettefolie eut une catastrophe à peu près aussi comique, mais moinsplaisante pour moi.
Un jour j’allai m’établir au fond d’une cour dans laquelle étoitun puits où les filles de la maison venoient souvent chercher del’eau. Dans ce fonl il y avoit une petite descente qui menoit àdes caves par plusieurs communications. Je sondai dans l’obscu-rité ces allées souterraines, et, les trouvant longues et obscures,je jugeai qu’elles ne finissoient point, et que, si j’étois vu et sur-pris, j’y trou verois un refuge assuré. Dans cette confiance, j’offroisaux filles qui venoient au puits un spectacle plus risib’e que sé-ducteur. Les plus sages feignirent de ne rien voir ; d’autres se mi-rent à rire; d’autres se crurent insultées et firent du bruit. Je mesauvai dans ma retraite : j’y fus suivi. J’entendis une voix