PARTIE I, LIVRE III. (1728-1731.) 95
ment de reconnoissanee : car l’histoire étoit si plaisante, que, pourle seul désir de faire rire, tout autre à sa place m’eût déshonoré.Cette aventure, sans avoir les suites que j'en pouvois craindre, nelaissa pas de me rendre sage pour long-temps.
Mon séjour chez madame de Vereellis m’avoit procuré quel-ques connoissances, que j’entretenois dans l’espoir qu’elles pour-raient m’être utiles. J’allois voir quelquefois entre autres un abbésavoyard appelé M. Gaime, précepteur des enfants du comte deMellarède. Il étoit jeune encore et peu répandu, mais plein de bonsens, de probité, de lumières, et l’un des plus honnêtes hommesque j’aie connus. Il ne me fut d’aucune ressource pour l’objet quim’attiroit chez lui; il n’avoitpas assez de crédit pour me placer :mais je trouvai près de lui des avantages plus précieux qui m’ontprofité toute ma vie, les leçons de la saine morale et les maximesde la droite raison. Dans l’ordre successif de mesgoûls et de mesidées, j’avois toujours été trop haut ou trop bas, Achille ou Ther-site, tantôt héros et tantôt vaurien. M. Gaime prit le soin de memettre à ma place, et de me montrer à moi-même sans m’épar-gner ni me décourager. 11 me parla très honorablement de monnaturel et de mes talents : mais il ajouta qu’il en voyoit naître lesobstacles qui m’empêcheraient d’en tirer parti ; de sorte qu'ils dé-voient, selon lui, bien moins me servir de degrés pour monter àla fortune que de ressources pour m’en passer. U me fit un ta-bleau vrai de la vie humaine, dont je n’avois que de fausses idées;il me montra comment, dans un destin contraire, l'homme sagepeut toujours tendre au bonheur et courir au plus près du ventpour y parvenir; comment il n’y a point de vrai bonheur sanssagesse, et comment la sagesse est de tous les états. Il amortitbeaucoup mon admiration pour la grandeur, en me prouvant queceux qui dominoient les autres n’étoient ni plus sages ni plus heu-reux qu’eux. Il me dit une chose qui m’est souvent revenu- à lamémoire: c’est que si chaque homme pouvoit lire dans les cœursde tous les autres, il y aurait p'us de gens qui voudraient des-cendre que de ceux qui voudraient monter. Cette réflexion, dontla vérité frappe, et qui n’a rien d'outré, m a été d’un grand usagedans le cours de ma vie pour me faire tenir à ma place paisible-ment. Il me donna les premières vraies idées de l’honnête, quemon génie ampoulé n’avoit saisi que dans ses excès. Il me fit sen-tir que l’enthousiasme des vertus sublimes étoit peu d'usage dansla société; qu’en s’élançant trop haut on étoit sujet aux chutes;