Band 
Tome premier.
Seite
96
JPEG-Download
 

96 LES CONFESSIONS,

que la continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne de-mandoit pas moins de force que les actions héroïques; qu’on entiroit meilleur parti pour l’honneur et pour le bonheur; et qu’ilvaloir infiniment mieux avoir toujours l’estime des hommes, quequelquefois leur admiration.

Pour établir les devo’rs de l’homme, il falloit bien remonter àleurs principes. D’ailleurs le pas que je venois de faire, et dontmon état présent étoit la suite, nous conduisoit à parler de reli-gion. L’on conçoit déjà que l'honnête M. Gaime est, du moins engrande partie, l’original du Vicaire savoyard. Seulement la pru-dence l’obligeant à parler avec plus de réserve, il s’expliqua moinsouvertement sur certains points ; mais au reste ses maximes, sessentiments, ses avis furent les mêmes, et, jusqu’au conseil de re-tourner dans ma patrie, tout fut comme je l’ai rendu depuis aupublic. Aiusi, sans m’étendre sur des entretiens dont chacun peutvoir la substance, je dirai que ses leçons, sages, mais d’abord sanseffet, furent dans mon cœur un germe de vertu et de religion quine s’y étouffa jamais, et qui n’attendoit, pour fructifier, que lessoins d’une main plus chérie.

Quoique alors ma conversion fût peu solide, je ne laissois pasd’être ému. Loin de m’ennuyer de ses entretiens, j’y pris goût àcause de leur clarté, de leur simplicité, et surtout d’un certainintérêt de cœur dont je sentois qu’ils éto ent pleins. J'ai famé ai-mante, et je me suis toujours attaché aux gens moins à proportiondu bien qu’ils m’ont fait que de celui qu’ils m’ont voulu, et c’estsur quoi mon tact ne me trompe guère. Aussi je m’affectionnoisvéritablement à M. Gaime ; j’étois pour ainsi dire son second dis-ciple ; et cela me fit pour le moment même l’inestimable bien deme détourner de la pente au vice où m’entraînoit mon oisiveté.

Un jour que je ne pensois à rien moins, on vint me chercherde la part du comte de La Roque. A force d’y aller et de ne pou-voir lui parler, je m’étois ennuyé, je n’y allois plus : je crusqu’il m’avoit oublié, ou qu’il lui étoit resté de mauvaises impres-sions de moi. Je me trompois. Il avoit été témoin plus d’une foisdu plaisir avec lequel je remplissois mon devoir auprès de sa tante;il le lui avoit même dit, et il m’en reparla quand moi-même je n’ysongeois plus. Il me reçut bien, me dit que, sans m’amuser depromesses vagues, il avoit cherché à me placer; qu’il avoit réussi,qu’il me mettoit en chemin de devenir quelque chose, que c’étoità moi de faire le reste ; que ia maison où il me faisoit entrer étoit