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Tome premier.
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98 LES CONFESSIONS.

Mais c’est ce qui très heureusement n’arriva point. Les leçonsde M. Gaime avoient fait impression sur mon cœur, et j'y pristant de goût que je m’échappois quelquefois pour aller les enten-dre encore. Je crois que ceux qui me voyoient sortir ainsi furti-vement ne devinoient guère où j’allois. Il ne se peut rien de plussensé que les avis qu’il me donna sur ma conduite. Mes commen-cements furent admirables ; j'étois d’une assiduité, d’une attention,d’un zèle qui charmoient tout le monde. L’abbé Gaime m’avoitsagement averti de modérer cette première ferveur, de peurqu’elle ne vînt à se relâcher et qu’on n’y prit garde. Votre début,me dit-il, est la règle de ce qu’on exigera de vous : tâchez de vousménager de quoi faire plus dans la suite, mais gardez-vous defaire jamais moins.

Comme on ne m’avoit guère examiné sur mes petits talents, etqu’on ne me supposoit que ceux que m’avoit donnés la nature,ilneparoissoit pas, malgré ce que le comte de Gouvon m’avoit pudire, qu’on songeât à tirer parti de moi. Des affaires vinrent à latraverse, et je fus à peu près oublié. Le marquis de Breil, fils ducomte de Gouvon, étoit alors ambassadeur à Vienne. Il survintdes mouvements à la cour qui se firent sentir dans la famille , etl’on y fut quelques semaines dans une agitation qui ne laissoitguère le temps de penser à moi. Cependant jusque là je m’étoispeu relâché. Une chose me fit du bien et du mal, en m’éloignantde toute dissipation extérieure, mais en me rendant un peu plusdistrait sur mes devoirs.

Mademoiselle de Breil étoit une jeune personne à peu près demon âge, bien faite, assez belle, très blanche, avec des cheveuxtrès noirs, et, quoique brune, portant sur son visage cet air dedouceur des blondes auquel mon cœur n’a jamais résisté. L’habitde cour, si favorable aux jeunes personnes, marquoit sa jolie taille,dégageoit sa poitrine et ses épaules, et rendoit son teint encoreplus éblouissant par le deuil qu’on portoit alors. On dira que cen’est pas à un domestique de s’apercevoir de ces choses-là. J’avoistort sans doute ; mais je m’en apercevois toutefois, et même jen’étois pas le seul. Le maître-d’hôtel et les valets de chambre enparloient quelquefois à table avec une grossièreté qui me faisoitcruellement souffrir. La tête ne me tournoit pourtant pas au pointd’être amoureux tout de bon. Je ne m’oubliois point ; je me tenoisà ma place, et mes désirs même ne s’émancipoient pas. J’aimoisà voir mademoiselle de Breil, à lui entendre dire quelques mots