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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE III. (1728-1731.) 99

qui marquoient de l’esprit,du sens, de l’honnêteté : mon ambition,bornée au plaisir de la servir, n’alloit point au-delà de nies droits.A table j’étois attentif à chercher l’occasion de les faire valoir. Sison laquais quittoit un moment sa chaise, à l’instant on m’y voyoitétabli : hors de là je me tenois vis-à-vis d’elle; je cherchois dansses yeux ce qu’elle alloit demander, j’épiois le moment de chan-ger son assiette. Que n’aurois-je point fait pour qu’elle daignâtm’ordonner quelque chose, me regarder, medireunseulmot! maispoint : j’avois la mortification d’être nul pour elle ; elle ne s’aper-cevoit pas même que j’étois là. Cependant son frère, quim’adres-soit quelquefois la parole à table, m’ayant dit je ne sais quoi depeu obligeant, je lui fis une réponse si fine et si bien tournée,qu’elle y fit attention, et jeta les yeux sur moi. Ce coup d’œil,qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Le lendemain l’oc-casion se présenta d’en obtenir un second, et j’en profitai. Ondonnoit ce jour-là un grand diner, où pour la première fois je visavec beaucoup d’étonnement le maître-d’hôtel servir l’épée aucôté et le chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de ladevise de la maison de Solar, qui étoit sur la tapisserie avec lesarmoiries : Tel Jiert qui ne tue pas. Comme les Piémontois nesont pas pour l’ordinaire consommés dans la langue françoise,quelqu’un trouva dans cette devise une faute d’orthographe, etdit qu’au mot fieri il ne falloit point de t.

Le vieux comte de Gouvon alloit répondre ; mais ayant jeté lesyeux sur moi, il vit que je souriois sans oser rien dire : il m’or-donna de parler. Alors je dis que je ne croyois pas que le t fût detrop ; que Jiert étoit un vieux mot françois qui ne venoit pas dumot férus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe, ilblesse; qu’ainsi la devise ne me paroissoit pas dire, Tel menace,mais Tel frappe qui ne tue pas.

Tout le monde me regardoit et se regardoit sans rien dire. Onne vit de la vie un pareil étonnement. Mais ce qui- me flatta da-vantage fut de voir clairement sur le visage de mademoiselle deBreil un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse daigname jeter un second regard qui valoit tout au moins le premier ;puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle sembloit atten-dre avec une sorte d’impatience la louange qu’il me devoit, etqu’il me donna en effet si pleine et entière et d’un air si content,que toute la table s’empressa de faire chorus. Ce moment futcourt, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments