PARTIE I, LIVRE III. ( 1728 - 1731 .) 103
Quoiqu’il y eût à Turin beaucoup de nouveaux convertis demon espèce, je ne les aimois pas et n’en avois jamais voulu voiraucun. Mais j’avois vu quelques Genevois qui ne l’étoient pas,entre antres un M. Mussard surnommé Tord-gueule, peintre euminiature et un. peu mon parent. Ce M. Mussard déterra ma de-meure chez le comte de Gouvon, et vint m’y voir avec un autreGenevois appelé Bâcle, dont j’avois été camarade durant monapprentissage. Ce Bâcle étoit un garçon très amusant, très gai,plein de saillies bouffonnes que son âge rendoit agréables. Mevoilà tout d'un coup engoué de M. Bâcle, mais engoué au pointde ne pouvoir le quitter. Il alioit partir bientôt pour s’en retour-ner à Genève. Quelle perte j’allois faire! J’en sentis bien toutela grandeur. Pour meître du moins à profit le temps qui m’étoitlaissé, je ne le quittais plus, ou plutôt il ne me quiltoit pas lui-même : car la tête ne me tourna pas d’abord au point d’aller horsde l’hôtel passer la journée avec lui sans congé; mais bientôt,voyant qu’il m’obsédoit entièrement, on lui défendit la porte; etje m’échauffai si bien, qu’oubliant tout, hors mon ami Bâcle, jen’allois ni chez monsieur l’abbé ni chez monsieur le comte, etl’on ne me voyoit plus dans la maison. On me fit des réprimandesque je n’écoutai pas. On me menaça de me congédier. Cette me-nace fut ma perte : elle me fit entrevoir qu’il étoit possible queBâcle ne s’en allât pas seul. Dès-lors je ne vis plus d’autre plai-sir, d’autre sort, d’autre bonheur, que celui de faire un pareilvoyage ; et je ne voyois à cela que l’ineffable félicité du voyage,au bout duquel pour surcroît j’entrevoyois madame de Warens,mais dans un éloignement immense ; car pour retourner à Ge-nève , c’est à quoi je ne pensai jamais. Les monts, les prés, lesbois, les ruisseaux, les villages se succédoient sans fin et sans cesseavec de nouveaux charmes ; ce bienheureux trajet sembloit devoirabsorber ma vie entière. Je me rappelois avec délices combien cemême voyage m’avoit paru charmant en venant. Que devoit-ceêtre lorsqu’à tout l’attrait de l'indépendance se joindroit celui defaire route avec un camarade de mon âge, de mon goût et debonne humeur, sans gêne, sans devoir, sans contrainte, sans obli-gation d’aller ou rester que comme il nous plairoit ! Il falloit êtrefou pour sacrifier une pareille fortune à des projets d’ambitiond’une exécution lente, difficile, incertaine, et qui, les supposantréalisés un jour, ne vaioient pas dans tout leur éclat un quartd’heure de vrai plaisir et de liberté dans la jeunesse.