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Tome premier.
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102 LES CONFESSIONS,

reté, mais je pris du goût pour la littérature et quelque discer-nement des bons livres qui ne s’acquéroit pas chez la Tribu, etqui me servit beaucoup dans la suite quand je me mis à travaillerseul.

Ce temps fut celui de ma vie où, sans projets romanesques, jepouvois le plus raisonnablement me livrer à l’espoir de parvenir.Monsieur l’abbé, très content de moi, le disoit à tout le monde;et son père m’avoit pris dans une affection si singulière, que lecomte de Favria m’apprit qu'il avoit parlé de moi au roi. Madamede Breil elle-même avoit quitté pour moi son air méprisant. Enfinje devins une espèce de favori dans la maison, à la grande jalou-sie des autres domestiques, qui, me voyant honoré des instruc-tions du fils de leur maître, sentoient bien que ce n’étoit pas pourrester long-temps leur égal.

Autant que j’ai pu juger des vues qu’on avoit sur moi par quel-ques mots lâchés à la volée, et auxquels je n’ai réfléchi qu’aprèscoup, il m’a paru que la maison de Solar, voulant courir la car-rière des ambassades, et peut-être s’ouvrir de loin celle du mi-nistère , auroit été bien aise de se former d’avance un sujet quieût du mérite et des talents, et qui, dépendant uniquement d’elle,eût pu dans la suite obtenir sa confiance et la servir utilement.Ce projet du comte de Gouvon étoit noble, judicieux, magnanime,et vraiment digne d’un grand seigneur bienfaisant et prévoyant:mais outre que je n’en voyois pas alors toute l’étendue , il étoittrop sensé pour ma tête et demandoit un trop long assujettisse-ment. Ma folle ambition ne cherchoit la fortune qu’à travers lesaventures : et, ne voyant point de femme à tout cela, cette ma-nière de parvenir me paroissoit lente, pénible et triste ; tandisque j’aurois dû la trouver d’autant plus lionorable et sûre que lesfemmes ne s’en mêloient pas, l’espèce de mérite qu’elles protègentne valant assurément pas celui qu’on me supposoit.

Tout alloit à merveille. J’avois obtenu, presque arraché l’es-time de tout le monde : les épreuves étaient finies, et l’on meregardoit généralement daus la maison comme un jeune hommede la plus grande espérance, qui n’étoit pas à sa place et qu’ons’attendoit d’y voir arriver. Mais ma place n’étoit pas celle quim’était assignée par les hommes, et j’y devois parvenir par deschemins bien différents. Je touche à un de ces traits caractéris-tiques qui me sont propres, et qu’il suffit de présenter au lecteursans y ajouter de réflexion.