PARTIE I, LIVRE III. ( 1731 - 1732 .) 105
l'imagination de l’objet qui l’attire, quelque vain que soit quel-quefois cet objet. Les plans les plus bizarres, les plus enfantins,les plus fous, viennent caresser mon idée favorite, et me montrerde la vraisemblance à m’y livrer. Croiroit-on qu’à près de dix-neuf ans on puisse fonder sur une fiole vide la subsistance du restede ses jours? Or écoutez.
L’abbé de Gouvon m’avoitfait présent, il y avoit quelques se-maines , d’une petite fontaine de héron fort jolie (*), et dont j’étoistransporté. A force de fairejouer cette fontaine etde parler de notrevoyage, nous pensâmes, le sage Bâcle et moi, que l’une pourroitbien servir à l’autre et le prolonger. Qu’y avoit-il dans le monded’aussi curieux qu’une fontaine de héron? Ce principe fut le fon-dement sur lequel nous bâtîmes l’édifice de notre fortune. Nousdevions dans chaque village assembler les paysans autour de notrefontaine, et là les repas et la bonne chère dévoient nous tomberavec d’autant plus d’abondance, que nous étions persuadés l'unet l’autre que les vivres ne coûtent rien à ceux qui les recueillent,et que quand fis n’en gorgent pas les passants, c’est pure mau-vaise volonté de leur part. Nous n’imaginions partout que fes-tins et noces, comptant que, sans rien débourser que le vent denos poumons et l’eau de notre fontaine, elle pouvoit nous défrayeren Piémont, en Savoie, en France, et par tout le monde. Nousfaisions des projets de voyage qui ne fmissoient point, et nousdirigions d’abord notre course au nord, plutôt pour le plaisir depasser les Alpes que pour la nécessité supposée de nous arrêterenfin quelque part.
:l73i-l732.)Te!fut le plan sur lequel je me mis en campagne,abandonnant sans regret mon protecteur, mon précepteur, mesétudes, mes espérances, et l’attente d’une fortune presque as-surée , pour commencer la vie d’un vrai vagabond. Adieu la ca-pitale; adieu la cour, l’ambition, la vanité, l’amour, les belles, ettoutes les grandes aventures dont l’espoir m’avoit amené l’annéeprécédente. Je pars avec ma fontaine et mon ami Bâcle, la bourselégèrement garnie, mais le cœur saturé de joie, et ne songeant
v*)Son véritable nom est fontaine de Ifiêron, ainsi nommée de son inventeurIliéron d’Alexandrie» et perfectionnée par Nieuwentit. C’est une petite machine ouinstrument de physique dont la description se trouve dans tous les dictionnaires outraités élémentaires de cette science, et où, par une combinaison de tuyaux et de bas-sins placés l’un au-dessus de l’autre, 1 air comprimé agissant sur la surface de l’eaudans un des bissins supérieurs, élève celle-ci sans cause apparente, et la fait sortirpar no petit ajutage en forme de jet.