106 LES CONFESSIONS.
qu’à jouir de cette ambulante félicité à laquelle j’avois tout-à-coup
borné mes brillants projets.
Je fis cet extravagant voyage presque aussi agréablement tou-tefois que je m’y étois attendu, mais non pas tout-à-fait de lamême manière ; car bien que notre fontaine amusât quelques mo-ments dans les cabarets les hôtesses et leurs servantes, il n’eufalloit pas moins payer en sortant. Mais cela ne nous troubloitguère, et nous ne songions à tirer parti tout de bon de cette res-source que quand l’argent viendroit à nous manquer. Un accidentnous en évita la peine; la fontaine se cassa près de Bramant : etil en étoit temps, car nous sentions, sans oser nous le dire, qu’ellecommençoit à nous ennuyer. Ce malheur nous rendit plus gaisqu’auparavant, et nous rimes beaucoup de notre étourderie, d’a-voir oublié que nos habits et nos souliers s’useroient, ou d’avoircru les renouveler avec le jeu de notre fontaine. Nous continuâmesnotre voyage aussi allègrement que nous l’avions commencé, maisfilant un peu plus droit vers le terme, où notre bourse tarissantenous faisoit une nécessité d’arriver.
A Chambéri je devins pensif, non sur la sottise que je venoisdéfaire, jamais homme ne prit si tôt ni si bien son parti sur lepassé, mais sur l’accueil qui m’attendoit chez madame de Warens;car j’envisageois exactement sa maison comme ma maison pater-nelle. Je lui avois écrit mon entrée chez le comte de Gouvon ; ellesavoit sur quel pied j’y étois; et en m’en félicitant,'elle m’avoitdonné des leçons très sages sur la manière dont je devois corres-pondre aux bontés qu’on avoit pour moi. Elle regardoit ma for-tune comme assurée, si je ne ladétruisois pas par ma faute. Qu’al-loit-elle dire en me voyant arriver? Il ne me vint pas même àl’esprit qu’elle pût me fermer sa porte : mais je craignois le cha-grin que j’allois lui donner; je craignois ses reproches, plus durspour moi que la misère. Je résolus de tout endurer en silence etde tout faire pour l’apaiser. Je ne voyois plus dans l’univers qu’elleseule : vivre dans sa disgrâce étoit une chose qui ne se pouvoitpas.
Ce qui m’inquiétoit le plus étoit mon compagnon de voyage ,dont je ne voulois pas lui donner le surcroît, et dont je craignoisde ne pouvoir me débarrasser aisément. Je préparai cette sépara-tion en vivant assez froidement avec lui la dernière journée. Ledrôle me comprit; il étoit plus fou que sot. Je crus qu’il s’affec-teroit de mon inconstance; j’eus tort, mon ami Bâcle ne s’affec-