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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE III. (1731-1732.) 117

croyable difficulté : elles y circulent sourdement, elles y fermen-tent jusqu’à m’émouvoir, m’échauffer, me donner des palpitations ;et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement,je ne saurois écrire un seul mot; il faut que j’attende. Insensible-ment ce grand mouvement s’apaise, ce chaos se débrouille, cha-que chose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après unelongue et confuse agitation. N’avez-vous point vu quelquefoisl'opéra en Italie ? Dans les changements de scène, il règne sur cesgrands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez long-temps ; toutes les décorations sont entremêlées, on voit de toutesparts un tiraillement qui fait peine, on croit que tout va renver-ser; cependant peu à peu tout s'arrange, rien ne manque, et l'onest tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacleravissant. Cette manœuvre est à peu près celle qui se fait dans moncerveau quand je veux écrire. Si j’avois su premièrement attendre,et puis rendre dans leur beauté les choses qui s’y sont ainsi pein-tes, peu d’auteurs m'auroient surpassé.

De là vient l’extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes ma-nuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent lapeine qu’ils m’ont coûtée. Il n’y en a pas un qu’il ne m’ait fallutranscrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. Jen’ai jamais pu rien faire la plume à la main vis-à-vis d’une tableet de mon papier; c'est à la promenade, au milieu des rochers etdes bois, c’est la nuit dans mon fit et durant mes insomnies, quej’écris dans mon cerveau : l’on peut juger avec quelle lenteur,surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale,et qui de la vie n’a pu retenir six vers par cœur. I! y a telle de mf spériodes que j’ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans matète avant qu’elle fût en état d’être mise sur le papier. De là vientencore que je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du tra-vail qu’à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté,comme les lettres ; genre dont je n’ai jamais pu prendre le ton,et dont l’occupation me met au supplice. Je n’écris point de let-tres sur les moindres sujets qui ne me coûtent des heures defatigue ou, si je veux écrire de suite ce qui me vient, je ne sais nicommencer ni finir; ma lettre est un long et confus verbiage; àpeine m'entend-on quand on la lit

Non seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtentmême à recevoir, j’ai étudié les hommes et je me crois assez bonobservateur : cependant je ne sais rien voir de ce que je vois; je