LES CONFESSIONS.
118
ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n’ai de l’esprit quedans mes souvenirs. De tout ce qu’on dit, de tout ce qu’ou fait, detout ce qui se passe en ma présenee, je ne sens rien, je ne pénè-tre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me frappe. Mais ensuitetout cela me revient : je me rappelle le lieu, le temps, le ton, leregard, le geste, la circonstance ; rien ne m’échappe. Alors, surce qu’on a fait ou dit, je trouve ce qu’on a pensé; et il est rare queje me trompe.
Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu’on jugede ce que je dois être dans la conversation, où, pour parler à pro-pos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. Laseule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d’oublier aumoins quelqu’une, suffit pour m’intimider. Je ne comprendspas même comment on ose parler dans un cercle ; car à chaquemot il faudrait passer en revue tous les gens qui sont là; ilfaudroit connoîtrej tous leurs caractères, savoir leurs histoires,pour être sûr de ne rien dire qui puisse offenser quelqu’un. Là-dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage ;sachant mieux ce qu’il faut taire, ils sont plus sûrs de ce qu’ilsdisent; encore leur échappe-t-il souvent des balourdises. Qu’onjuge de celui qui tombe là des nues : il lui est presque impossiblede parler une minute impunément. Dans le tête-à-tête, il y a unautre inconvénient que je trouve pire, la nécessité de parler tou-jours : quand on vous parle il faut répondre, et si l’on ne dit motil faut relever la conversation. Cette insupportable contrainte'm’eûtseule dégoûté de la société. Je ne trouve point de gêne plus terri-ble que l’obligation de parler sur-le-champ et toujours. Je ne saissi ceci tient à ma mortelle aversion pour tout assujettissement ;mais c’est assez qu’il faille absolument que je parle, pour que jedise une sottise infailliblement.
Ce qu’il y a de plus fatal est qu’au lieu de savoir me taire quandje n’ai rien à dire, c’est alors que pour payer plus tôt ma dette j’aila fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promptementdes paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient riendu tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manquerarement de la montrer. Entre mille exemples que j’en pourraisciter, j’en prends un qui n’est pas de ma jeunesse, mais d’un tempsoù, ayant vécu plusieurs années dans le monde, j’en aurais prisl’aisance et le ton, si la chose eût été possible. J’étois un soir en-tre deux grandes dames et un homme qu’on peut nommer ; c’étoit