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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE III. ( 1734-1732.) 121

comme j’aurois été au supplice. La triste maison qu’un séminaire,surtout pour qui sort de celle d’une aimable femme ! J’y portai unseul livre, que j’avois prié maman de me prêter, et qui me futd’une grande ressource. On ne devinera pas quelle sorte de livre :c’étoit un livre de musique. Parmi les talents qu’elle avoit culti-vés, la musique n’avoit pas été oubliée. Elle avoit de la voix,chantoit passablement, etjouoit un peu du clavecin : elle avoit eula complaisance de me donner quelques leçons de chant; et il fal-lut commencer de loin, car à peine savois-je la musique de nospsaumes. Huit ou dix leçons de femme, et fort interrompues, loinde me mettre en état de solfier, ne m’apprirent pas le quart dessignes de la musique. Cependant j’avois une telle passion pour cetart, que je voulus essayer de m’exercer seul. Le livre que j’em-portai n’étoit pas même des plus faciles ; c’étoient les cantates deClérambault. On concevra quelle fut mon application et mon ob -stination, quand je dirai que, sans connoître ni transposition niquantité, je parvins à déchiffrer et chanter sans faute le premierrécitatif et le premier air de la cantate à'Alphée et Aréthuse ; et iIest vrai que cet air est scandé si juste, qu’il ne faut que réciterles vers avec leur mesure pour y mettre celle de l'air.

Il y avoit au séminaire un maudit lazariste qui m’entreprit, etqui me fit prendre en horreur le latin qu’il vouloit m’enseigner.Il avoit des cheveux plats, gras et noirs, un visage de pain d’é-pice, une voix de buffle, un regard de chat-huant, des crins desanglier au lieu de barbe ; son sourire étoit sardonique ; ses mem-bres jouaient comme les poulies d’un mannequin : j’ai oublié sonodieux nom, mais sa figure effrayante et doucereuse m’est bienrestée, et j’ai peine à me la rappeler sans frémir. Je crois le ren-contrer encore dans les corridors, avançant gracieusement soncrasseux bonnet carré pour me faire signe d’entrer dans sa cham-bre , plus affreuse pour moi qu’un cachot. Qu’on juge du con-traste d’un pareil maître pour le disciple d’un abbé de cour !

Si j’étois resté deux mois à la merci de ce monstre, je suis per-suadé que ma tête n’y auroit pas résisté. Mais le bon M. Gros ,qui s'aperçut que j’étois triste, que je ne mangeois pas. que jemaigrissois, devina le sujet de mon chagrin; cela n’étoit pas dif-ficile. Il m’ôta des griffes de ma bête, et, par un autre contrasteencore plus marqué, me remit au plus doux des hommes : c’étoitun jeune abbé faucigneran * appelé M. Gâtier, qui faisoit son sé-

(*) C'est-à-dire, né dans le Faucignv. petite province du diiclié deiSavo'e.

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