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Tome premier.
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LES CONFESSIONS.

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de l’usage du monde, et qui pouvoit passer pour un aimable dé-bauché. C’est aussi ce qui m’arriva, et ce qui seroit arrivé, je pense,à tout autre jeune homme à ma place, d'autant plus facilementencore qu’il auroit eu un meilleur tact pour sentir le mérite, et unmeilleur goût pour s’y attacher : car Yenture en avoit, sans con-tredit, et il en avoit surtout un bien rare à son âge, celui de n’êtrepoint pressé de montrer son acquis. Il est vrai qu’il se vantoit debeaucoup de choses qu’il ne savoit point; mais pour celles qu’ilsavoit, et qui étoient en assez grand nombre, il n’en disoit rien : ilattendoit l’occasion de les montrer; il s’en prévaloit alors sansempressement, et cela faisoit le plus grand effet. Comme il s’ar-rêtoit après chaque chose sans parler du reste, on ne savoit plusquand il auroit tout montré. Badin, folâtre, inépuisable, sédui-sant dans la conversation, souriant toujours et ne riant jamais, ildisoit du ton le plus élégant les choses les plus grossières, et lesfaisoit passer. Les femmes même les plus modestes s’étonnoientde ce qu’elles enduroient de lui. Elles avoient beau sentir qu’ilfalloit se fâcher, elles n’en avoient pas la force. Il ne lui falloitque des filles perdues, et je ne crois pas qu’il fût fait pour avoirde bonnes fortunes ; mais il étoit fait pour mettre un agrémentinfini dans la société des gens qui en avoient. Il étoit difficilequ’avec tant de talents agréables, dans un pays où l’on s’y con-noît et où on les aime, il restât borné long-temps à la sphère desmusiciens.

Mon goût pour M. Venture, plus raisonnable dans sa cause, futaussi moius extravagant dans ses effets, quoique plus vif et plusdurable que celui que j’avois pris pour M. Bâcle. J’aimois à levoir, à l’entendre ; tout ce qu’il faisoit me paroissoit charmant ;tout ce qu’il disoit me sembloit des oracles : mais non engouementn’alloit point jusqu’à ne pouvoir me séparer de lui. J’avois à monvoisinage un bon préservatif contre cet excès. D'ailleurs, trou-vant ses maximes très bonnes pour lui, je sentois qu’elles n'é-toient pas à mon usage ; il me falloit une autre sorte de voluptédont il n’avoit pas l’idée, et dont je n’osois même lui parler, biensûr qu’il se seroit moqué de moi. Cependant j’aurois voulu alliercet attachement avec celui qui me dominoit. J’en parlois à mamanavec transport; Le Maître lui en parloit avec éloges. Elle consen-tit qu’on le lui amenât. Mais cette entrevue ne réussit point dutout : il la trouva précieuse, elle le trouva libertin ; et, s’alarmantpour moi d'une aussi mauvaise connoissance, non seulement elle