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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE III. ( 1731 - 1732 .) 129

me défendit de le lui ramener, mais elle me peignit si fortementles dangers que je courois avec ce jeune homme, que je devins unpeu plus circonspect à m’y livrer ; et, très heureusement pour mesmœurs et pour ma tète, nous fûmes bientôt séparés.

M. Le Maître avoit les goûts de son art ; il aimoit le vin. Atable cependant il étoit sobre, mais en travaillant dans son cabi-net il falloit qu’il bût. Sa servante le savoit si bien, que, sitôtqu’il préparoit son papier pour composer et qu’il prenoit son vio-loncelle, son pot et son verre arrivoient l'instant d’après, et le potse renouveloit de temps à autre. Sans jamais être absolumentivre, il étoit toujours pris de vin ; et en vérité c’étoit dommage,car c’étoit un garçon essentiellement bon, et si gai que maman nel’appeloit que petit chat. Malheureusement il aimoit son talent,travailloit beaucoup, et buvoit de même. Cela prit sur sa santéet enfin sur son humeur : il étoit quelquefois ombrageux et facileà offenser. Incapable de grossièreté, incapable de manquer à quique ce fût, il n’a jamais dit une mauvaise parole, même à un deses enfants de chœur ; mais il ne falloit pas non plus lui manquer,et cela étoit juste. Le mal étoit qu’ayant peu d'esprit, il nediscernoit pas les tons et les caractères, et prenoit souvent lamouche sur rien.

L’ancien chapitre de Genève, où jadis tant de princes et d’évê-ques se faisoient honneur d’entrer, a perdu dans son exil son an-cienne splendeur, mais il a conservé sa fierté. Pour pouvoir yêtre admis, il faut toujours être gentilhomme ou docteur de Sor-bonne; et s’il est un orgueil pardonnable après celui qui se tire dumérite personnel, c’est celui qui se tire de la naissance. D’ailleurstous les prêtres qui ont des laïques à leurs gages les traitent d’or-dinaire avec assez de hauteur. C’est ainsi que les chanoines trai-toient souvent le pauvre Le Maître. Le chantre surtout, appeléM. l’abbé de Vidonne, qui du reste étoit un très galant homme,mais trop plein de sa noblesse, n’avoit pas toujours pour lui leségards que méritoient ses talents; et l’autre n’enduroit pas volon-tiers ces dédains. Cette année ils eurent durant la semaine sainteun démêlé plus vif qu’à l’ordinaire dans un dîner de règle que l’é-vêque donnoit aux chanoines, et où Le Maître étoit toujours in-vité. Le chantre lui fit quelque passe-droit, et lui dit quelqueparole dure que celui-ci ne put digérer. Il prit sur-le-champ larésolution de s’enfuir la nuit suivante ; et rien ne put l’en fairedémordre, quoique madame de Warens, à qui il alla faire ses