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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE IV. ( 1732.) 137

et je repartis le surlendemain de mon arrivée, sans trop savoiroù j'avois dessein d’aller.

Voilà encore une circonstance de ma vie où la Providencem'offroit précisément ce qu'il me falloit pour couler des joursheureux. La Merceret étoit une très bonne fille, point brillante,point belle, mais point laide non plus ; peu vive, fort raisonnable,à quelques petites humeurs près, qui se passoient à pleurer, etqui n’avoient jamais de suite orageuse. Elle avoit un vrai goûtpour moi ; j’auroîs pu l’épouser sans peine, et suivre le métier deson père. Mon goût pour la musique me l’auroit fait aimer. Jeme serois établi à Fribourg, petite ville peu jolie, mais peuplée debonnes gens. J’aurois perdu sans dou'e de grands plaisirs, niaisj’aurois vécu en paix jusqu’à ma dernière heure; et je dois savoirmieux que personne qu’il n’y avoit pas à balancer sur ce marché.

Je revins, non pas à Nyon, mais à Lausanne. Je voulois merassasier de la vue de ce beau lacqu’on voit là dans sa plus grandeétendue. La plupart de mes secrets motifs déterminants n'ont pasété plus solides. Des vues éloignées ont rarement assez de forcepour me faire agir. L’incertitude de l’avenir m’a toujours fait re-garder les projets de longue exécution comme des leurres de dupe.Je me livre à l’espoir comme un autre, pourvu qu’il ne me coûterien à nourrir ; mais, s’il faut prendre long-temps de la peine, jen’en suis plus. Le moindre petit plaisir qui s’offre à ma portée metente plus que les joies du paradis. J’excepte pourtant le plaisirque la peine doit suivre : celui-là ne me tente pas, pareeque jen’aime que des jouissances pures, et que jamais on n’en a de tel-les quand on sait qu’on s’apprête un repentir.

J’avois grand besoin d’arriver en quelque lieu que ce fût, et leplus proche étoit le mieux ; car m’étant égaré dans ma route, jeme trouvai le soir àMoudon, où je dépensai le peu qui merestoit,hors dix creutzer, qui partirent le lendemain à Ja dinée : et arrivéle soir à un petit village auprès de Lausanne, j’y entrai dans uncabaret sans un sou pour payer ma couchée, et sans savoir quedevenir. J’avois grand’faim ; je fis bonne contenance, et je de-mandai à souper, comme si j’eusse eu de quoi bien payer. J'allaime coucher sans songer à rien, je dormis tranquillement ; et aprèsavoir déjeuné le matin et compté avec l’hôte, je voulus pour septbatz, à quoi montoit ma dépense, lui laisser ma veste en gage.Ce brave homme la refusa, et me dit que grâces au ciel il n’avoitjamais dépouillé personne ; qu’il ne vouloit pas commencer pour