146 LES CONFESSIONS.
En passant à Genève je n’allai voir personne, mais je fus prêtà me trouver mal sur les ponts. Jamais je n’ai vu les murs decette heureuse ville, jamais je n’y suis entré, sans sentir unecertaine défaillance de cœur qui venoit d’un excès d’attendrisse-ment. En même temps que la noble image de la liberté m’élevoiti’ame, celles de l’égalité, de l’union, de la douceur des mœurs,me touchoient jusqu’aux larmes, et m’inspiroient un vif regretd’avoir perdu tous ces biens. Dans quelle erreur j’étois, maisqu’elle étoit naturelle ! Je croyois voir tout cela dans ma patrie,parceque je le portois dans mon cœur.
Il falloit passer à Nyon. Passer sans voir mon bon père ! Si j'a-vois eu ce courage, j’en serois mort de regret. Je laissai la Mer-ceret à l'auberge, et je l’allai voir à tout risque. Eh! que j’avoistort de le craindre ! Sou ame à mon abord s’ouvrit aux sentimentspaternels dont elle étoit pleine. Que de pleurs nous versâmes ennous embrassant ! Il crut d’abord que je revenois à lui. Je lui fismon histoire, et je lui dis ma résolution. Il la combattit foible-ment. Il me fit voir les dangers auxquels je m’exposois, me ditque les plus courtes folies'étoient les meilleures. Du reste, il n’eutpas même la tentation de me retenir de force ; et en cela je trouvequ’il eut raison : mais il est certain qu’il ne fit pas, pour me ra-mener, tout ce qu’il auroit pu faire, soit qu’après le -pas que j’a-vois fait il jugeât lui-même que je n’en devois pas revenir, soitqu’il fût embarrassé peut-être à savoir ce qu’à mon âge il pour-roit faire de moi. J’ai su depuis qu’il eut de ma compagne devoyage une opinion bien injuste et bien éloignée de la vérité,mais du reste assez naturelle. Ma belle-mère, bonne femme , unpeu mielleuse, lit semblant de vouloir me retenir à souper. Je nerestai point ; mais je leur dis que je comptois m’arrêter avec euxplus long-temps au retour, et je leur laissai en dépôt mon petitpaquet, que j’avois fait venir par le bateau, et dont j’étois em-barrassé. Le lendemain je partis de bon matin, bien content d’a-voir vu mon père et d’avoir osé faire mon devoir.
Nous arrivâmes heureusement à Fribourg. Sur la fin du voyage,les empressements de mademoiselle Merceret diminuèrent un peu.Après notre arrivée elle ne me marqua plus que de la froideur ;et son père, qui ne nageoit pas dans l’opulence, ne me fit pas nonplus un bien grand accueil : j’allai loger au cabaret. Je les fusvoir le lendemain ; ils m’offrirent à dîner ; je l’acceptai. Nousnous séparâmes sans pleurs : je retournai le soir à ma gargote,