PARTIE I, LIVRE IV. (1732.) 151
le désespoir de l’état oùj’étois réduit, l’impossibilité de tenir moncœur fermé dans ses grandes peines, me firent ouvrir à lui ; jelâchai la bonde à mes larmes ; et, au lieu de me contenter de luiavouer mon ignorance, je lui dis tout, en lui demandant le secret,qu’il me promit, et qu’il me garda comme on peut le croire. Dèsle même soir tout Lausanne sut qui j’étois ; et, ce qui est remar-quable, personne ne m’en fit semblant, pas même le bon Perrotet,qui pour tout cela ne se rebuta pas de me loger et de me nourrir.
Je vivois, mais bien tristement. Les suites d’un pareil débutne firent pas pour moi de Lausanne un séjour fort agréable. Lesécoliers ne se présentoient pas en foule ; pas une seule écolière,et personne de la ville. J’eus en tout deux ou trois gros Teutches,aussi stupides que j’étois ignorant, qui m’ennuyoient à mourir, etqui, dans mes mains, ne devinrent pas de grands croque-notes.Je fus appelé dans une seule maison, où un petit serpent de fille sedonna le plaisir de me montrer beaucoup de musique dont je nepus pas lire une note, et qu’elle eut la malice de chanter ensuitedevant monsieur le maître, pour lui montrer comment cela s’exé-cutoit. J’étois si peu en état de lire un air de première vue, que,dans le brillant concert dont j’ai parlé, il ne me fut pas possiblede suivre un moment l’exécution pour savoir si l’on jouoit bience que j’avois sous les yeux et que j’avois composé moi-même.
Au milieu de tant d’humiliations j’avois des consolations trèsdouces dans les nouvelles que je recevois de temps en temps desdeux charmantes amies. J’ai toujours trouvé dans le sexe unegrande vertu consolatrice ; et rien n’adoucit plus mes afflictionsdans mes disgrâces que de sentir qu’une personne aimable y prendintérêt. Cette correspondance cessa pourtant bientôt après, et nefut jamais renouée : mais ce fut ma faute. En changeant de lieuje négligeai de leur donner mon adresse ; et, forcé par la néces-sité de songer continuellement à moi-même, je les oubliai bientôtentièrement.
Il y a long-temps que je n’ai parlé de ma pauvre maman : maissi l’on croit que je l’oubliois aussi, l’on se trompe fort. Je ne ces-sois de penser à elle, et de desirer de la retrouver, non seulementpour le besoin de ma subsistance, mais bien plus pour le besoinde mon cœur. Mon attachement pour elle, quelque vif, quelquetendre qu’il fût, ne m'empêchoit pas d’en aimer d’autres ; maisce n’étoit pas de la même façon. Toutes dévoient également matendresse à leurs charmes : mais elle tenoit uniquement à ceux