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Tome premier.
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1Ô2 LES CONFESSIONS.

des autres et ne leur eût pas survécu ; au lieu que maman pouvoitdevenir vieille et laide sans que je l’aimasse moins tendrement.Mon cœur avoit pleinement transmis à sa personne l’hommagequ’il fit d’abord à sa beauté ; et, quelque changement quelleéprouvât, pourvu que ce fût toujours elle, mes sentiments nepouvoient changer. Je sais bien que je lui devois de la reconnois-sance ; mais en vérité je n’y songeois pas. Quoi qu’elle eût fait oun’eût pas fait pour moi, c’eût été toujours la même chose. Je nel'aimois ni par devoir, ni par intérêt, ni par convenance; je l’ai-rnois parceque j’étois né pour l’aimer. Quand je devenois amou-reux de quelque autre, cela faisoit distraction, je l’avoue, et jepensois moins souvent à elle; mais j’y pensois avec le même plai-sir, et jamais, amoureux ou non, je ne me suis occupé d’elle sanssentir qu’il ne pouvoit y avoir pour moi de vrai bonheur dans lavie tant que j'en serois séparé.

N’ayant point de ses nouvelles depuis si long-temps, je ne crusjamais que je l’eusse tout-à-fait perdue, ni quelle eût pu m’ou-blier. Je me disois : Elle saura tôt ou tard que je suis errant, etme donnera quelque signe de vie ; je la retrouverai, j’en suis cer-tain. Eu attendant, c’étoit une douceur pour moi d’habiter sonpays, de passer dans les rues où elle avoit passé, devant les mai-sons où elle avoit demeuré ; et le tout par conjecture, car une demes ineptes bizarreries étoit de n’oser m’informer d’elle ni pronon-cer son nom sans la plus absolue nécessité. Il me sembloit qu’enla nommant je disois tout ce qu’elle m’inspiroit, que ma boucherévéloit le secret de mon cœur, que je la compromettois en quel-que sorte. Je crois même qu’il se mêloit à cela quelque frayeurqu’on ne me dit du mal d’elle. On avoit parlé beaucoup de sa dé-marche , et un peu de sa conduite. De peur qu’on n’en dît pas ceque je voulois entendre, j’aimois mieux qu’on n’en parlât pointdu tout.

Comme mes écoliers ne m’occupoient pas beaucoup, et que saville natale n’étoit qu’à quatre lieues de Lausanne, j’y fis unepromenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus douceémotion ne me quitta point. L’aspect du lac de Genève et de sesadmirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulierque je ne saurois expliquer, et qui ne tient pas seulement à labeauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant quim'affecte et m’attendrit. Toutes les fois que j’approche du paysde Vaud, j’éprouve une impression composée du souvenir de ma-