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Tome premier.
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FABTIE I, LIVBE IV. ( 1732 .) 150

moi, qui voyois un voyage à faire et Paris au bout, j’en fus dansla joie de mon cœur. On me donna quelques lettres, cent francspour mon voyage, accompagnés de fort bonnes leçons, et je partis.

Je mis à ce voyage une quinzaine de jours, que je peux comp-ter parmi les heureux de ma vie. J’étois jeune, je me portois bien,j’avois assez d’argent, beaucoup d’espérance; je voyageois à pied,et je voyageois seul. On seroit étonné de me voir compter un pa-reil avantage, si déjà l’on n’avoit dû se familiariser avec mon hu-meur. Mes douces chimères me tenoient compagnie, et jamais lachaleur de mon imagination n’en enfanta de plus magnifiques.Quand on m’offrait quelque place vide dans une voiture, ou quequelqu’un m’accostoit en route, je rechignois de voir renverserla fortune dont je bâtissois l’édifice en marchant. Cette fois mesidées étoient martiales. J’allois m’attacher à un militaire et deve-nir militaire moi-même ; car on avoit arrangé que je commence-rois par être cadet. Je croyois déjà me voir en habit d’officieravec un beau plumet blanc. Mon cœur s’enfloit à cette noble idée.J’avois quelque teinture de géométrie et de fortifications ; j’avoisun oncle ingénieur ; j’étois en quelque sorte enfant de la balle.Ma vue courte offroit un peu d’obstacle, mais qui ne m’embar-rassoit pas; et je comptois bien, à force de sang-froid et d’intré-pidité, suppléer à ce défaut. J’avois lu que le maréchal Schom-berg avoit la vue très courte : pourquoi le maréchal Rousseau nel’auroit-il pas? Je m’échauffois tellement sur ces folies, que jene voyois plus que troupes, remparts, gabions, batteries, et moi,au milieu du feu et de la fumée, donnant tranquillement mesordres la lorgnette à la main. Cependant, quand je passois dansdes campagnes agréables, que je voyois des bocages et des ruis-seaux, ce touchant aspect me faisoit soupirer de regret; je sen-tois au milieu de ma gloire que mon cœur n’étoit pas jfait pourtant de fracas ; et bientôt, sans savoir comment, je me retrou -vois au milieu de me s chères bergeries, renonçant pour jamaisauxtravaux de Mars.

Combien l’abord de Paris démentit l’idée que j’en avois! ladécoration extérieure que j’avois vue à Turin, la beauté des rues,la symétrie et l’alignement des. maisons, me faisoient chercher àParis autre chose encore. Je m’étois figuré une ville aussi belleque grande, de l’aspect le plus imposant, où l’on ne voyoit que desuperbes rues, des palais de marbre et d’or. En entrant par lefaubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et