168 LES CONFESSIONS,
maison ; et lui, fort aise, à ce que je crois, de m’en avoir assezéloigné pour qu’elle ne me fût pas aisée à reconnoître. Comme àParis, ni dans aucune autre ville, jamais rien ne m’est arrivé desemblable à ces deux aventures, il m’en est resté une impressionpeu avantageuse au peuple de Lyon, et j’ai toujours regardé cetteville comme celle de l’Europe où règne la plus affreuse corruption.
Le souvenir des extrémités où j’y fus réduit ne contribue pasnon plus à m’en rappeler agréablement la mémoire. Si j’avoisétéfait comme un autre, que j’eusse eu le talent d’emprunter et dem’endetter à mon cabaret, je me serois aisément tiré d’affaire :mais c’est à quoi mon inaptitude égaloit ma répugnance ; et, pourimaginer à quel point vont l’une et l’autre, il suffit de savoirqu’après avoir passé presque toute ma vie dans le mal-ètre, etsouvent prêt à manquer de pain , il ne m’est jamais arrivé uneseule fois de me faire demander de l'argent par un créancier sanslui en donner à l’instant même. Je n’ai jamais su faire de dettescriardes , et j’ai toujours mieux aimé souffrir que devoir.
C’étoit souffrir assurément que d’être réduit à passer la nuitdans la rue, et c’est ce qui m’est arrivé plusieurs fois à Lyon.J’aimois mieux employer quelques sous qui me restoient à payermon pain que mon gîte, parcequ’après tout je risquois moins demourir de sommeil que de faim. Ce qu’il y a d’étonnant, c’estque, dans ce cruel état, je n’étois ni inquiet ni triste. Je u’avoispas le moindre souci sur l’avenir, et j’attendois les réponses quedevoit recevoir mademoiselle du Châtelet, couchant à la belleétoile, et dormant étendu par terre ou sur un banc, aussi tran-quillement que sur un lit de roses. Je me souviens même d’avoirpassé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin quicêtoyoit le Rhône ou la Saône, car je ne me.rappelle pas lequeldes deux. Des jardins élevés en terrasse bordoient le chemin ducôté opposé. Il avoit fait très chaud ce jour-là ; la soirée étoitcharmante ; la rosée humectoit l’herbe flétrie ; point de vent, unenuit tranquille ; l’air étoit frais sans être froid; le soleil, après soncoucher, avoit laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la ré-flexion rendoit l’eau couleur de rose ; les arbres des terrassesétoient chargés de rossignols qui se répondoient de l’un à l’autre.Je me promenois dans une sorte d’extase, livrant mes sens et moncœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement uu peudu regret d’en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, jeprolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m’aper-