PARTIE I, LIVRE IV. ( 1732 .) 167
m’inquiéter. Plus instruit que la première fois, je compris bien-tôt son dessein, et j’en frémis. Ne sachant ni dans quelle maisonni entre les mains de qui j’étois, je craignis, en faisant du bruit,de le payer de ma vie. Je feignis d’ignorer ce qu’il me vouloit;mais paroissant très importuné de ses caresses et très décidé à m’enpas endurer le progrès, je fis si bien qu’il fut obligé de se conte-nir. Alors je lui parlai avec toute la douceur et toute la fermetédont j’étois capable ; et, sans paroître rien soupçonner, je m’ex-cusai de l’inquiétude que je lui avois montrée sur mon ancienneaventure, que j’affectai de lui conter en termes si pleins de dégoûtet d’horreur, que je lui fis, je crois, mal au cœur à lui-même, et qu’ilrenonça tout-à-fait à son sale dessein. Nous passâmes tranquille-ment le reste de la nuit : il me dit même beaucoup de choses trèsbonnes, très sensées ; et ce n’étoit assurément pas un homme sansmérite, quoique ce fût un grand vilain.
Le matin, monsieur l’abbé, qui ne vouloit pas avoir l’air mé-content, parla de déjeuner, et pria une des filles de son hôtesse,qui étoit jolie, d’en faire apporter. Elle lui dit qu’elle n’avoitpasle temps. Il s’adressa à sa sœur, qui ne daigna pas lui répondre.Nous attendions toujours ; point de déjeuner. Enfin nous passâ-mes dans la chambre de ces demoiselles. Elles reçurent monsieurl’abbé d’un air très peu caressant. J’eus encore moins à me louerde leur accueil. L’aînée, en se retournant, m’appuya son talonpointu sur le bout du pied, où un cor fort douloureux m’avoitforcé de couper mon soulier ; l’autre vint ôter brusquement dederrière moi une chaise sur laquelle j’étois prêt à m’asseoir ; leurmère, en jetant de l’eau par la fenêtre, m’en aspergea le visage :en quelque place que je me misse, on m’en faisoit ôter pour ychercher quelque chose; je n’avois été de ma vie à pareille fête.Je voyois dans leurs regards insultants et moqueurs une fureurcachée à laquelle j’avois la stupidité de ne rien comprendre. Ébahi,stupéfait, prêt à les croire toutes possédées, je commençois toutde bon à m’effrayer, quand l’abbé, qui ne faisoit semblaut de voirni d’entendre, jugeant bien qu'il n’y avoit point de déjeuner àespérer, prit le parti de sortir ; et je me hâtai de le suivre , fortcontent d’échapper à ces trois furies. En marchant, il me proposad’aller déjeuner au café. Quoique j’eusse grand’faim, je n’accep-tai point cette offre, sur laquelle il n’insista pas beaucoup non plus,et nous nous séparâmes au trois ou quatrième coin de rue : moi,charmé de perdre de vue tout ce qui appartenoit à cette maud ite