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Tome premier.
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170 LES COXFESSIOKS.

je ne mangeois pas ; car de ma vie je ne fus si affamé ni mieuxnourri. Il apportoit mes repas lui-même de leur cuisine; et il fal-loit qu’elle fut bonne, si leur ordinaire valoit le mien.| De mesjours je n’eus tant de plaisir à manger ; et il faut avouer aussi queces lippées me venoient fort à propos, car j’étois sec comme dubois. Je travail lois presque d’aussi bon cœur que je mangeois, etce n’est pas peu dire. Il est vrai que je n’étois pas aussi correctque diligent. Quelques jours après, M. Rolichon, que je rencontraidans la rue, m’apprit que mes parties avoient rendu la musiqueinexécutable, tant elles s’étaient trouvées pleines d’omissions, deduplications et de transpositions. Il faut avouer que j’ai choisi làdans la suite le métier du monde auquel j’étois le moins propre :non que ma note ne fût belle et que je ne copiasse fort nettement;mais l’ennui d’un long travail me donne des distractions si gran-des, que je passe plus de temps à gratter qu’à noter, et que si jen’apporte la plus grande attention à collationner mes parties, ellesfont toujours manquer l’exécution. Je fis donc très mal en voulantbien faire, et, pour aller vite, j’allois tout de travers. Cela n’em-pêcha pas M. Rolichon de me bien traiter jusqu’à la fin, et de medonner encore en sortant un écu, que je ne méritais guère, et quime remit tout-à-fait en pied; car peu de jours après je reçus desnouvelles de maman, qui étoit à Chambéri, et de l’argent pourl’aller joindre, ce que je fis avec transport. Depuis lors, mes fi-nances ont souvent été fort courtes, mais jamais assez pour êtreobligé de jeûner. Je marque cette époque avec un cœur sensibleaux soins de la Providence. C’est la dernière fois de ma vie quej’ai senti la misère et la faim.

Je restai à Lyon sept ouhuitjours encore pour attendre les com-missions dont maman avoit chargé mademoiselle du Châtelet,que je vis durant ce temps-là plus assidûment qu’auparavant,ayant le plaisir de parler avec elle de son amie, et n’étant plusdistrait que par ces cruels retours sur ma situation, qui me for-çoient de la cacher. Mademoiselle du Châtelet n’étoit ni jeune nijolie, mais elle ne manquoit pas de grâce; elle étoit liante et fa-milière, et son esprit donnoit du prix à cette familiarité. Elle avoitce goût de morale observatrice qui porte à étudier les hommes ;et c’est d’elle, en première origine, que ce même goût m’est venu.Elle aimoit les romans de Le Sage, et particulièrement Gil Blas :elle m’en parla, me le prêta ; je le lus avec plaisir ; mais je n’étoispas mur encore pour ces sortes de lectures : il me falloit des ro-