Band 
Tome premier.
Seite
171
JPEG-Download
 

PARTIE I, LIVRE IV. (1732.) 171

mans à grands sentiments. Je passois ainsi mon temps à la grillede mademoiselle du Châtelet avec autant de plaisir que de profit ;et il est certain que les entretiens intéressants et sensés d’unefemme de mérite sont plus propres à former un jeune hommeque toute la pédantesque philosophie des livres. Je fis connois-sance aux Chasottes avec d’autres pensionnaires et de leurs amies,entre autres avec une jeune personne de quatorze ans, appeléemademoiselle Serre, à laquelle je ne fis pas alors une grandeattention, mais dont je me passionnai huit ou neuf ans après, etavec raison, car c’étoit une charmante fille (*).

Occupé de l’attente de revoir bientôt ma bonne maman, je fisun peu de trêve à mes chimères, et le bonheur réel qui m'atten-doit me dispensa d’en chercher dans mes visions. Non seulementje la retrouvois, mais je retrouvois près d’elle et par elle un étatagréable ; car elle marquoit m’avoir trouvé une occupation qu’elleespéroit qui me eonviendroit, et qui ne m’éloigneroit pas d’elle.Je m’épuisois en conjectures pour deviner quelle pouvoit être cetteoccupation , et il auroit fallu deviner en effet pour rencontrerjuste. J’avois suffisamment d’argent pour faire commodément laroute. Mademoiselle du Châtelet vouloit que je prisse un cheval:je n’y pus consentir, et j’eus raison ; j’aurois perdu le plaisir dudernier voyage pédestre que j’ai fait en ma vie ; car je ne peuxdonner ce nom aux excursions que je faisois souvent à mon voi-sinage, tandis que je demeurois à Motiers.

C’est une chose bien singulière que mon imagination ne semonte jamais plus agréablement que quand mon état est le moinsagréable, et qu’au contraire elle est moins riante lorsque tout ritautour de moi. Ma mauvaise tète ne peut s’assujettir aux choses :elle ne sauroit embellir, elle veut créer. Les objets réels s'y pei-gnent tout au plus tels qu’ils sont ; elle ne sait parer que les objetsimaginaires. Si je veux peindre le printemps, il faut que je soisen hiver ; si je veux décrire un beau paysage, il faut que je soisdans des murs; et j’ai dit cent fois que si jamais j’étois mis à laBastille, j’y ferois le tableau de la liberté. Je ne voyois en partantde Lyon qu’un avenir agréable : j’étois aussi content, et j’avoistout lieu de l’être, que je l’étois peu quand je partis de Paris. Ce-pendant je n’eus point, durant ce voyage, ces rêveries délicieusesqui m’avoient suivi dans l’autre. J’avois le cœur serein, mais c’é-

(') Voyez ci-après, livre VII, dans la partie de ce livre qui se rapporte à l'année17 ) 1 .