PARTIE I, LIVRE IV. (1732.) 1 73
endroits où la pente étoit assez unie et la broussaille assez clairepour laisser passer des cailloux, j’en allois chercher au loin d’aussigros que je les pouvois porter, je les rassemblois sur le parapeten pile; puis, les lançant l’un après l’autre, je me délectois à lesvoir rouler, bondir et voler en mille éclats avant que d’atteindrele fond du précipice.
Plus près de Chambéri j’eus un spectacle semblable en senscontraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade queje vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée, quel’eau se détache net, et tombe en arcade assez loin pour qu’onpuisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans êtremouillé : mais si l’on ne prend bien ses mesures, on y est aisé-ment trompé, comme je le fus; car, à cause de l’extrême hauteur,l'eau se divise et tombe en poussière, et lorsqu’on s’approche unpeu trop de ce nuage, sans s'apercevoir d’abord qu’on se mouille,à l’instant on est tout trempé.
J’arrive enfin; je la revois. Elle n’étoit pas seule. Monsieuri'intendant-général étoit chez elle au moment que j’entrai. Sansme parler, elle me prend par la main et me présente à lui aveccette grâce qui lui ouvroit tous les cœurs : Le voilà, monsieur,ce pauvre jeune homme; daignez le protéger aussi long-tempsqu’il le méritera, je ne suis plus en peine de lui pour le reste desa vie. Puis m’adressant la parole : Mon enfant, me dit-elle, vousappartenez au roi; remerciez monsieur l'intendant, qui vousdonne du pain. J’ouvrois de grands yeux sans rien dire, sans sa-voir trop qu’imaginer : il s’en fallut peu que l’ambition naissantene me tournât la tête, et que je ne fisse déjà le petit intendant. Mafortune se trouva moins brillante que sur ce début je ne Pavoisimaginée; mais quant à présent c’étoit assez pour vivre, et pourmoi c’étoit beaucoup. Voici de quoi il s’agissoit.
Le roi Victor-Amédée jugeant, par le sort des guerres précé-dentes et par la position de l’ancien patrimoine de ses pères, qu’illui échapperoit quelque jour, ne cherchoit qu’à l’épuiser. Il yavoit peu d’années qu’ayant résolu d’en mettre la noblesse à lataille, il avoit ordonné un cadastre général de tout le pays, afinque, rendant l’imposition réelle, on pût la répartir avec plus d’é-quité. Ce travail, commencé sous le père, fut achevé sous le fils.Deux ou trois cents hommes, tant arpenteurs qu’on appeloit géo-mètres, qu’écrivains qu’onappeloit secrétaires, furent employés àeet ouvrage, et c’étoit parmi ces derniers que maman m’avoit fait