172 LES CONFESSIONS,
toit tout. Je me rapprochois avec attendrissement de l'excellenteamie que j’allois revoir. Je goûtois d’avance, mais sans ivresse, leplaisir de vivre auprès d'elle : je m’y étois toujours attendu;c’étoit comme s’il ne m’étoit rien arrivé de nouveau. Je m’inquié-tois de ce que j’allois faire comme si cela eût été fort inquiétant.Mes idées étaient paisibles et douces, non célestes et ravissantes.Les objets frappoient ma vue ; je donnois de l’attention aux pay-sages; je remarquois les arbres, les maisons, les ruisseaux; jedélibérais aux croisées des chemins; j’avois peur de me perdre,et je ne me perdois point. En un mot, je n’étois plus dans l’em-pyrée, j’étais tantôt où j’étais, tantôt où j’allois, jamais plusloin.
Je suis en racontant mes voyages comme j’étois en les faisant;je De saurois arriver. Le cœur me battait de joie en approchantde ma chère maman, et je n’en allois pas plus vite. J’aime à mar-cher à mon aise, et m’arrêter quand il me plaît. La vie ambu-lante est celle qu’il me faut. F aire route à pied par un beau temps,dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de macourse ün objet agréable ; voilà de toutes les manières de vivrecelle qui est le plus de mon goût. Au reste, on sait déjà ce quej’entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beauqu’il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, desrochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des cheminsraboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés quime fassent bien peur. J’eus ce plaisir, et je le goûtai dans tout soncharme, en approchant de Chambéri. Non loin d’une montagnecoupée qu’on appelle le Pas-de-l’Échelle, au-dessous du grandchemin taillé dans le roc, à l’endroit appelé Chaiiles, court etbouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paroîtavoir misa les creuser des milliers de siècles. On a bordé le che-min d’un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisoit queje pouvois contempler au fond et gagner des vertiges tout à monaise; car ce qu’il y a de plaisant dans mon goût pour les lieuxescarpés, est qu’ils me font tourner la tête ; et j’aime beaucoup cetournoiement, pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur leparapet, j’avançois le nez, et je restais là des heures entières,entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleuedont j’entendois le mugissement à travers les cris des corbeauxet des oiseaux de proie qui votaient de roche en roche et de brous-saille en broussaille, à cent toises au-dessous de moi. Dans les