176 LES CONFESSIONS,
son : cela même fut (a) un trait d’habileté de sa part que je nedois pas taire. Elle alloit à Turin avec répugnance , sentant bienqu’après des révolutions toutes récentes, et dans l’agitation oùl’on étoit encore à la cour , ce n’étoit pas le moment de s’y pré-senter. Cependant ses affaires demandoient qu’elle s’y montrât :elle craignoit d’être oubliée ou desservie. Elle savoit surtout quele comte de Saint-Laurent, intendant-général des finances, ne lafavorisoit pas. Il avoit à Chambéri une maison vieille, mal bâtie,et dans une si vilaine position qu’elle restoit toujours vide : ellela loua et s’y établit. Cela lui réussit mieux qu’un voyage; sapension ne fut point supprimée , et depuis lors le comte de Saint-Laurent fut toujours de ses amis.
J’y trouvai son ménage à peu près monté comme auparavant,et le fidèle Claude Anet toujours avec elle. C’étoit, comme je croisl'avoir dit, un paysan de Moutru , qui, dans son enfance, her-borisoit dans le Jura pour faire du thé de Suisse , et qu’elle avoitpris à son service à cause de ses drogues, trouvant commoded’avoir un herboriste dans son laquais II se passionna si bienpour l’étude des plantes, et elle favorisa si bien son goût, qu’ildevint un vrai botaniste, et que, s’il ne fut mort jeune, il se se-roit fait un nom dans cette science, comme il en méritoit unparmi les honnêtes gens. Comme il étoit sérieux, même grave,et que j’étois plus jeune que lui, il devint pour moi une espècede gouverneur, qui me sauva beaucoup de folies ; car il m’en im-posoit, et je n’osois m’oublier devant lui. Il en imposoit même àsa maîtresse, qui connoissoit son grand sens, sa droiture, soninviolable attachement pour elle, et qui le lui rendoit bien.Claude Anet étoit sans contredit un homme rare, et le seul mêmede son espèce que j’aie jamais vu. Lent, posé, réfléchi, circon-spect dans sa conduite, froid dans ses manières, laconique etsententieux dans ses propos , il étoit dans ses passions d’une im-pétuosité qu’il ne laissoit jamais paroitre, mais qui le dévoroit endedans, et qui ne lui a fait faire en sa vie qu’une sottise, maisterrible, c’est de s’être empoisonné. Cette scène tragique se passapeu après mon arrivée : et il la falloit pour m’apprendre l’inti-mité de ce garçon avec sa maîtresse ; car si elle ne me l’eut ditelle-même, jamais je ne m’en serois douté. Assurément si l’atta-chement , le zèle et la fidélité peuvent mériter une pareille récom-pense , elle lui étoit bien due ; et ce qui prouve qu’il en éto
n) Vir, Ce fut même....