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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE V. ( 1732 - 1736 .) 177

digue, il n’en abusa jamais. Ils avoient rarement des querelles,et elles finissoient toujours bien. Il en vint pourtant une qui finitmal : sa maîtresse lui dit dans la colère un mot outrageant qu’ilne put digérer. Il ne consulta que son désespoir, et trouvant soussa main une fiole de laudanum, il l’avala, puis fut se couchertranquillement, comptant ne se réveiller jamais. Heureusementmadame de Warens , inquiète, agitée elle-même, errant dans samaison, trouva la fiole vide, et devina le reste. En volant à sonsecours, elle poussa des cris qui m’attirèrent. Elle m’avoua tout,implora mon assistance, et parvint avec beaucoup de peine à luifaire vomir l’opium. Témoin de cette scène , j’admirai ma bêtisede n’avoir jamais eu le moindre soupçon des liaisons qu’elle m’ap-prenoit. Mais Claude Anet étoit si discret,que déplusclainoyantsque moi auroient pu s’y méprendre. Le raccommodement fut telque j’eri fus vivement touché moi-même; et depuis ce temps,ajoutant pour lui le respect à l’estime, je devins en quelque fa-çon son élève, et je ne m’en trouvai pas plus mal.

Je n’appris pourtant pas sans peine que quelqu’un pouvoit vi-vre avec elle dans une plus grande intimité que moi. Je n’avoispas songé même à desirer pour moi cette place; mais il m’étoitdur de la voir remplir par un autre, cela étoit fort naturel. Ce-pendant, au lieu de prendre en aversion celui qui me l’avoit souf-flée , je sentis réellement s’étendre à lui l’attachement que j’a-vois pour elle. Je désirais sur toute chose qu’elle fût heureuse;et, puisqu’elle avoit besoin de lui pour l’être , j’étois content qu’ilfût heureux aussi. De son côté, il entroit parfaitement dans lesvues de sa maîtresse, et prit eu sincère amitié l’ami qu’elle s’é-toit choisi. Sans affecter avec moi l’autorité que son poste lemettoit en droit de prendre, il prit naturellement celle que sonjugement lui donnoit sur le mien. Jen’osois rien faire qu’il parûtdésapprouver, et il ne désapprouvoit que ce qui étoit mal. Nousvivions ainsi dans une union qui nous rendoit tous heureux , etque la mort seule a pu détruire. Une des preuves de l’excellencedu caractère de cette aimable femme est que tous ceux qui l’ai-raoient s’aimoieut entre eux. La jalousie , la rivalité même cé-doit au sentiment dominant qu’elle inspirait ; et je n’ai vu jamaisaucun de ceux qui l’entouroient se vouloir du mal l’un à l’autre.Que ceux qui me lisent suspendent un moment leur lecture à cetéloge ; et s’ils trouvent en y pensant quelque autre femme dontils puissent dire la même chose, qu’ils s’attachent à elle pour