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Tome premier.
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186
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186 LES CONFESSIONS,

borner bien modestement mon ambition, que de me réduire pourla vie à l’état de musicien. Elle, qui ne formoit que des projetsmagnifiques, et qui ne me prenoit plus tout-à-fait au mot deM. d’Aubonne, me voyoit avec peine occupé sérieusement d’untalent qu’elle trouvoit si frivole, et me répétoit souvent ce proverbede province, un peu moins juste à Paris, que qui bien chante etbien danse, fait un métier qui peu avance. Elle me voyoit d’unautre côté entraîné par un goût irrésistible ; ma passion de musi-que devenoit une fureur, et il étoit à craindre que mon travail, sesentant de mes distractions, ne m’attirât un congé qu’il valoitbeaucoup mieuxprendre de moi même. Je lui représentais encoreque cet emploi n’avoit pas long-temps à durer, qu’il me falloituntalent pour vivre, et qu’il étoit plus sûr d’achever d’acquérir parla pratique celui auquel mou goût me portait, et qu’elle m’avoitchoisi, que de me mettre à la merci des protections, ou de faire denouveaux essais qui pouvaient mal réussir, et me laisser, aprèsavoir passé l’âge d’apprendre, sans ressource pour gagner monpain. Enfin j’extorquai son consentement plus à force d’importu-nités et de caresses, que de raisons dont elle se contentât. Aussi-tôt je courus remercier fièrement M. Cocceili, directeur-généraldu cadastre, comme si j’avois fait l'acte le plus héroïque ; et jequittai volontairement mon emploi sans sujet, sans raison, sansprétexte, avec autant et plus de joie que je n’en avois eu à le pren-dre il n’y avoit pas deux ans.

Cette démarche, toute folle qu’elle étoit, m’attira, dans le pays,une sorte de considération qui me fut utile. Les uns me supposè-rent des ressources que je n’avois pas; d’autres, me voyant livrétout-à-fait à la musique, jugèrent de mon talent par mon sacri-fice, et crurent qu’avec tant de passion pour cet art je devois leposséder supérieurement. Dans le royaume des aveugles les bor-gnes sont rois : je passai là pour un bon maître, parcequ’il n’y enavoit que de mauvais. Ne manquant pas, au reste, d'un certaingoût de chant, favorisé d’ailleurs par mon âge et par ma figure,j’eus bientôt plus d’écolières qu’il ne m’en falloit pour remplacerma paye de secrétaire.

Il est certain que pour l’agrément de la vie ou ne pouvoit pas-ser plus rapidement d’une extrémité à l’autre. Au cadastre, oc-cupé huit heures par jour du plus maussade travail, avec des gensencore plus maussades, enfermé dans un triste bureau empuantide l’haleine et de la sueur de tous ces manants , la plupart fort