PARTIE I, LIVRE V. ( 1732 - 1736 .) 185
il en fut, et les rendit brillants. Nous fûmes bientôt liés par notregoût commun pour la musique, qui chez l’un et chez l’autreétoit une passion très vive ; avec cette différence qu’il étoit vrai-ment musicien, et que je n’étois qu’un barbouillon. Nous allionsavecCanavas et l’abbé Palais faire de la musique dans sa chambre,et quelquefois à son orgue les jours de fête. Nous dînions souventà son petit couvert ; car ce qu’il y avoit encore d’étonnant pourun moine, est qu’il étoit généreux, magnifique, et sensuel sansgrossièreté. Les jours de nos concerts, il soupoit chez maman. Cessoupers étaient très gais, très agréables ; on y disoit le mot et lachose ; on y chantait des duo : j’étais à mon aise ; j’avois de l’es-prit, des saillies; le P. Caton étoit charmant ; maman étoit adora-ble; l’abbé Palais, avec sa voix debœuf, étoit le plastron. Momentssi doux de la folâtre jeunesse, qu’il y a de temps que vous êtespartis !
Comme je n’aurai plus à parler de ce pauvre P. Caton, quej’achève ici en deux mots sa triste histoire. Les autres moines,jaloux ou plutôt furieux de lui voir un mérite, une élégance demoeurs qui n’avoit rien de la crapule monastique, le prirent enhaine, parcequ’il n’étoit pas aussi haïssable qu’eux. Les chefs seliguèrent contre lui, et ameutèrent les moinillons envieux de saplace, et qui n’osoient auparavant le regarder. On lui fit mille af-fronts, on le destitua, on lui ôta sa chambre, qu’il avoit meubléeavec goût, quoique avec simplicité; on le relégua je ne sais où ;enfin,ces misérables l’accablèrent de tantd’outrages, que son amehonnête et fière, avec justice, n’y put résister; et, après avoirfait les délices des sociétés les plus aimables, il mourut de douleursur un vil grabat, dans quelque fond de cellule ou de cachot, re-gretté, pleuré de tous les honnêtes gens dont il fut connu, et quine lui ont trouvé d’autre défaut que d’être moine.
Avec ce petit train de vie, je fis si bien en très peu de temps,qu’absorbé tout entier par la musique, je me trouvai hors d'étatde penser à autre chose. Je n’allois plus à mon bureau qu’à con-tre-cœur ; la gêne et l’assiduité au travail m’en firent un suppliceinsupportable, et j’en vins enfin à vouloir quitter mon emploi,pour me livrer totalement à la musique. On peut croire que cettefolie ne passa pas sans opposition. Quitter un poste honnête etd’un revenu fixe pour courir après des écoliers incertains, étoitun parti trop peu sensé pour plaire à maman. Même en supposantmes progrès futurs aussi grands que je me les figurois, c'était
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