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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE V. ( 1732 - 1736 .) 201

elle s’en forgeoit dans l’avenir. Le progrès des ans ne faisoitqu’augmenter en elle cette manie ; et à mesure qu’elle perdoit legoût des plaisirs du monde et de la jeunesse, elle le remplaçoitpar celui des secrets et des projets. La maison ne désemplissoit pasde charlatans, de fabricants, de souffleurs, d’entrepreneurs detoute espèce, qui, distribuant par millions la fortune, finissoientpar avoir besoin d’un écu. Aucun ne sortoit de chez elle à vide; etl’un, de mes étonnements est qu’elle ait pu suffire aussi long-tempsà tant de profusions sans en épuiser la source, et sans lasser sescréanciers.

Le projet dont elle étoit le plus occupée au temps dont je parle,et quin’étoitpas le plus déraisonnable quelle eût formé, étoit defaire établir à Chambéri un jardin royal de plantes, avec un dé-monstrateur appointé ; et l’on comprend d’avance à qui cette placeétoit destinée. La position de cette ville, au milieu des Alpes,étoit très favorable à la botanique ; et maman, qui facilitoit tou-jours (a) un projet par un autre, y joignit celui d’un collège depharmacie, qui véritablement paroissoit très utile dans un paysaussi pauvre, où les apothicaires sont presque les seuls médecins.La retraite du proto-médecin Grossi à Chambéri, après la mort duroi Victor, lui parut favoriser beaucoup cette idée, et la lui sug-géra peut-être. Quoi qu’il en soit, elle se mit à cajoler Grossi, quipourtant n’étoit pas trop cajolable; car c’étoit bien le plus causti-que et le plus brutal monsieur que j’aie jamais connu. On en ju-gera par deux ou trois traits que je vais citer pour échantillon.

Un jour il étoit en consultation avec d’autres médecins, un en-tre autres qu’on avoit fait venir d’Annecy, et qui étoit le médecinordinaire du malade. Ce jeune homme, encore mal appris pourun médecin, osa n’être pas de l’avis de monsieur le proto. Celui-ci, pour toute réponse, lui demanda quand il s’en retournoit, paroù il passoit, et quelle voiture il prenoit. L’autre, après l’avoirsatisfait, lui demande à son tour s’il y a quelque chose pour sonservice. Rien, rien, dit Grossi, sinon que je veux m’aller mettreà une fenêtre sur votre passage, pour avoir le plaisir de voir pas-ser un âne à cheval. Il étoit aussi avare que riche et dur.Unde sesamis lui voulut un jour emprunter de l’argent avec de bonnessûretés : Mon ami, lui dit-il en lui serrant le bras et grinçant desdents, quand saint Pierre descendroit du ciel pour m’emprunterdix pistoles, et qu'il me donneroit la Trinité pour caution, jene les

(fl) VaB. qui favori soit toujours.