PARTIE I, LIVRE v. ( 1732 - 1736 .) 203 .
tout l’art de Grossi,'qui certainement étoit un très habile homme,malgré les soins infinis que nous prîmes de lui, sa bonne maîtresseet moi, il mourut le cinquième jour entre nos mains, après la pluscruelle agonie, durant laquelle il n’eut d’autres exhortations queles miennes ; et je les lui prodiguai avec des élans de douleur etde zèle qui, s’il étoit en état de m’entendre, dévoient être de quel-que consolation pour lui. Voilà comment je perdis le plus solideami que j’eus eu toute ma vie ; homme estimable et rare en quila nature tint lieu d’éducation, qui nourrit dans la servitude tou-tes 1 es vertus des grands hommes, et à qui peut-être il ne manqua,pour se montrer tel à tout le monde, que de vivre et d’être placé.
Le lendemain j’en parlois avec maman dans l’affliction la plusvive et la plus sincère, et tout d’un coup, au milieu de l’entretien,j’eus la vile et indigne pensée que j’héritois de ses nippes, et sur-tout d’un bel habit noir qui m’avoit donné dans la vue. Je le pen-sai, par conséquent je le dis; car près d’elle c’étoit pour moi lamême chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu’elle avoitfaite que ce lâche et odieux mot, le désintéressement et la noblessed’ame étant des qualités que le défunt avoit éminemment pos-sédées. La pauvre femme, sans rien répondre, se tourna de l’au-tre côté et se mit à pleurer. Chères et précieuses larmes! ellesfurent entendues et coulèrent toutes dans mon cœur ; elles y la-vèrent jusqu’aux dernières traces d’un sentiment bas et malhon-nête. Il n’y en est jamais entré depuis ce temps-là.
Cette perte causa à maman autant de préjudice que de douleur.Depuis ce moment, ses affaires ne cessèrent d’aller en décadence.Anet étoit un garçon exact et rangé, qui maintenoit l’ordre dansla maison de sa maîtresse. On craignoit sa vigilance, et le gaspil-lage étoit moindre. Elle-même craignoit sa censure et se conte-noit davantage dans ses dissipations. Ce n’étoit pas assez pourelle de son attachement, elle vouloit conserver son estime, et elleredoutoit le juste reproche qu’il osoit quelquefois lui faire, qu’elleprodiguoitle bien d’autrui autant que le sien. Je pensais commelui, je le disois même ; mais je n’avois pas le même ascendant surelle, et mes discours n’en imposoient pas comme les siens. Quandil ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa place, pour laquellej’avois aussi peu d’aptitude que de goût ; je la remplis mal. J’étoispeu soigneux, j’étois fort timide; tout en grondant à part moi,je laissois tout aller comme il alloit. D’ailleurs j’avois bien obtenula même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyois le