204 LES CONFESSIONS,
désordre, j’en gémissois, jem’en plaignois, et jen'étois pas écouté.J’éto's trop jeune et trop vif pour avoir le droit d’être raisonna-ble ; et quand je voulois me mêler défaire le censeur, maman medonnoit de petits soufflets de caresses, m’appeloit son petit mentor,et me forçoit à reprendre le rôle qui me convenoit.
Le sentiment profond de la détresse où ses dépenses peu me-surées dévoient nécessairement la jeter tôt ou tard me fît une im-pression d’autant plus forte, qu’étant devenu l’inspecteur de samaison, je jugeois par moi-même de l’inégalité de la balance entrele doit et Vavoir. Je date de cette époque le penchant à l’avariceque je me suis toujours senti depuis ce temps-là. Je n’ai jamaisété follement prodigue que par bourrasques ; mais jusqu’alors jene m’étois jamais beaucoup inquiété si j’avois peu ou beaucoupd’argent. Je commençai à faire cette attention et à prendre dusouci de ma bourse. Je devenois vilain par un motif très noble ;ear, en vérité, je ne songeois qu’à ménager à maman quelqueressource dans la catastrophe que jeprévoyois. Je craignois queses créanciers ne fissent saisir sa pension, qu’elle ne fût tout-à-faitsupprimée; et je m’imaginois, selon mes vues étroites, que monpetit magot lui seroit alors d’un grand secours. Mais pour le faire,et surtout pour le conserver, il falloit me cacher d’elle; car il n’eûtpas convenu, tandis qu’elle étoit aux expédients, qu’elle eut suque j’avois de l’argent mignon. J’allois donc cherchant par-cipar-là de petites caches où je fourrois quelques louis en dépôt,comptant augmenter ce dépôt sans cesse jusqu’au moment de lemettre à ses pieds. Mais j’étois si maladroit dans le choix de mescachettes, qu’elle les éventoit toujours; puis, pour m’apprendrequ’elle les avoit trouvées, elle ôtoit l’or que j’y avois mis et enmettoit davantage en autres espèces. Je venois tout honteux rap-porter à la bourse commune mon petit trésor, et jamais elle nemanquoit de l’employer en nippes ou meubles à mon profit, commeépée d’argent, montre ou autre chose pareille.
Bien convaincu qu’accumuler ne me réussiroit jamais et seroitpour elle une mince ressource, je sentis enfin que je n’en avoispoint d’autre contre le malheur que je craignois, que de me met-tre en état de pourvoir par moi-même à sa subsistance, quand ,cessant de pourvoir à la mienne, elle verroit le pain prêt à luimanquer. Malheureusement, jetant mes projets du côté de mesgoûts, je m’obstinois à chercher follement ma fortune dans la mu-sique ; et sentant naître des idées et des chants dans ma tête, je