PÀBTIE I, L1VBE v. ( 1732-1736.) 209
petit succès. C’étoit pourtant une chose très simple. Au fond, jesavois fort bien la musique; je ne manquois que de cette vivacitédu premier coup d’œil que je n’eus jamais sur rien, et qui nes’acquiert en musique que par une pratique consommée. Quoiqu’il en soit, je fus sensible à l’honnête soin qu’il prit d’effacerdans l’esprit des autres et dans le mien la petite honte que j’avoiseue ; et douze ou quinze ans après, me rencontrant avec lui dansdiverses maisons de Paris, je fus tenté plusieurs fois de lui rappe-ler cette anecdote, et de lui montrer que j'en gardois le souvenir.Mais il avoit perdu les yeux depuis ce temps-là : je craignis derenouveler ses regrets en lui rappelant l’usage qu’il en avoit sufaire, et je me tus.
Je touche au moment qui commence à lier mon existence pas-sée avec la présente. Quelques amitiés de ce temps-là prolongéesjusqu’à celui-ci me sont devenues bien précieuses. Elles m’ontsouvent fait regretter cette heureuse obscurité où ceux qui se di-soient mes amis l’étoient et m’aimoient pour moi, par pure bien-veillance, non par la vanité d’avoir des liaisons avec un hommeconnu, ou par le désir secret de trouver ainsi plus d’occasions delui nuire.C’est d’ici quejedatema première connoissance avec monvieux ami Gauffecourt, qui m'est toujours resté, malgré les ef-: forts qu’on a faits pour me l'ôter. Toujours resté ! non. Hélas! jei viens de le perdre. Mais il n’a cessé de m’aimer qu’en cessant de: vivre, et notre amitié n’a fini qu’avec lui. M. de Gauffecourtétoit un des hommes les plus aimables qui aient existé. Il étoit; impossible de le voir sans l’aimer, et de vivre avec lui sans s’yi attacher tout-à-fait. Je n’ai vu de ma vie une physionomie plusouverte, plus caressante, qui eût plus de sérénité , qui marquât‘ plus de sentiment et d’esprit, qui inspirât plus de confiance.[ Quelque réservé qu’on pût être, on nepouvoit, dès la premièrevue, se défendre d’être aussi familier avec lui que si on l’eûtconnu depuis vingt ans; et moi, qui avois tant de peine d’être àmon aise avec les nouveaux visages, j’y fus avec lui du premiermoment. Son ton, son accent, son propos, accompagnoient par-faitement sa physionomie. Le son de sa voix étoit net, plein, bientimbré, une belle voix de basse, étoffée et mordante, qui rem-plissoit l’oreille et sonnoit au cœur. Il est impossible d’avoir unegaieté plus égale et plus douce, des grâces plus vraies et plussimples, des talents plus naturels et cultivés avec plus de goût.Joignez à cela un cœur aimant, mais aimant un peu trop^tout le