PARTIE I, LIVRE V. (1732-1736.) 2IÔ
des virais amis ; les chosés dont notre bonheur dépend se font tou-jours Ibeaucoup mieux que toutes les autres. S’il y a dans la vieun seintiment délicieux, c’est celui que nous éprouvâmes d’êtrerenduis l’un à l’autre. Notre attachement mutuel n’en augmentapas, cjela n’étoit pas possible; mais il prit je ne sais quoi de plusinfirme, de plus touchant dans sa grande simplicité. Je devenoistOut-âr-fait son œuvre, tout-à-fait son enfant, et plus que si elleeût étté ma vraie mère. Nous commençâmes, sans y songer, à neplus mous séparer l’un de l’autre, à mettre en quelque sorte toutenotre existence en commun ; et, sentant que réciproquement nousnous (étions non seulement nécessaires, mais suffisants, nous nousaccouitumûmes à ne plus penser à rien d’étranger à nous, à bornerabsohument notre bonheur et tous nos désirs à cette possessionmutuielle, et peut-être unique parmi les humains, qui n’étoit point,cofflime je l’ai dit, celle de l’amour, mais une possession plus essen-tielle,, qui, sans tenir aux sens, au sexe, à l’âge, à la figure, teûoità touit ce par quoi l’on est soi, et qu’on ne peut perdre qu'encessâmt d’être.
A quoi tint-il que cette précieuse crise n'amenât le bonheurdu reiste de ses jours et des miens? Ce ne fut pas à moi, je m’eürends le consolant témoignage. Ce ne fut pas non plus à elle, dumoin s à sa volonté. Il étoit écrit que bientôt l’invincible naturel (a)reprendroît son empire. Mais ce fatal retour ne se fit pas tout d’uncoup. Il y eut, grâces au ciel, un intervalle, court et précieuxintervalle, qui n’a pas fini par ma faute, et dont je ne me repro-cherai pas d’avoir mal profité.
Quoique guéri de ma grande maladie, je n’avois pas repris mavigueur. Ma poitrine n’étoit pas rétablie ; un reste de fièvre duroittoujours, et me tenoit en langueür. Je n’avois plus de goût, à rienqu’à finir mes jours près de celle qui m’étoit chère, à la uiaintenirdans ses bonnes résolutions, à lui faire sentir en quoi eonsistoitle vrai charme d’une vie heureuse, à rendre la sienne telle, autantqu'il dépendoit de moi. Mais je voyois, je sentois même que dansune maison sombre et triste la continuelle solitude du tête-à-têtedeviendroit à la fin triste aussi. Le remède à cela se présentacomme de lui-même. Maman m’avoit ordonné le lait, et vouloitque j’allasse le prendre à la campagne. J’y consentis, pourvuqu’elle y vint avec moi. Il n'en fallut pas davantage pour la dé-terminer; il ne s’agit plus que du choix du lieu. Le jardin du
[a) Va*. l'invincible nature,,..