PARTIE I, tIVHE VI. ( 1736 .) 229
l’espoir du malade et maintiennent le créditdu médecin. Je quit-tai l’étroit régime : je repris l'usage du vin et tout le train de vied’un homme en santé, selon la mesure de mes forces, sobre surtoute chose, mais ne m’abstenant de rien. Je sortis même, et re-commençai d’aller voir mes connoissances, surtout M. de Con-zié, dont le commerce me plaisoit fort. Enfin, soit qu’il me parûtbeau d’apprendre jusqu’à ma dernière heure, soit qu’un rested’espoir de vivre se cachât au fond de mon cœur, l’attente de lamort, loin de ralentir (a) mon goût pour l’étude, sembloit l’animer;et je me pressois d’amasser un peu d’acquis pour l’autre monde,comme si j’avois cru n’y avoir que celui que j’aurois emporté. Jepris en affection la boutique d’un libraire appelé Bouchard, oùse rendoient quelques gens de lettres ; et le printemps que j’avoiscru ne pas revoir étant proche, je m’assortis de quelques livrespour les Charmettes, en cas que j’eusse le bonheur d’y re-tourner.
J’eus ce bonheur, et j’en profitai de mon mieux. La joie aveclaquelle je vis les premiers bourgeons est inexprimable. Revoirle printemps étoit pour moi ressusciter en paradis. A peine lesneiges commençoient à fondre, que nous quittâmes notre cachot ;et nous fûmes assez tôt aux Charmettes pour y avoir les prémicesdu rossignol. Dès-lors je ne crus plus mourir ; et réellement il estsingulier que je n’ai jamais fait de grandes maladies à la campa-gne (*). J’y ai beaucoup souffert, mais je n’y ai jamais été alité.Souvent j’ai dit, me sentant plus mal qu’à l’ordinaire : Quandvous me verrez prêt à mourir, portez-moi à l’ombre d’un chêne ; jevous promets que j’en reviendrai.
Quoique foible, je repris mes fonctions champêtres, mais d’unemanière proportionnée à mes forces. J’eus un vrai chagrin de nepouvoir faire le jardin tout seul ; mais quand j’avois donné sixcoups de bêche, j’étois hors d’haleine, la sueur me ruisseloit, je
(a) Vàr. loin d'attiédir ....
(*) Il est à remarquer que cette locution faire une maladie, quoique d'un si fré-quent usage, n’est pas admise dans le style régulier. On lit, dans le premier manu-scrit qu’a suivi l'éditeur de ISOI, que je ri ai jamais de grandes maladies ; mais ila cru sans doute y voir une faute qu’il s’est permis de corriger, en imprimant que je.riaie. Onpeut présumer que les éditeurs de Genève, peu satisfaits comme lui de lamême leçon, qui sans doute se retrouvoit dans le second manuscrit, l’ont aussi corri-gée à leur manière, supposant que par inadvertance l'auteur auroit oublié le mot fuit.S’il en est ainsi, et l'éditeur de Paris et ceux de Genève n'eussent-iis pas mieux faitd’imprimer leur texte sans sc permettre d’y rien changer ? Voyez la note ci-devant.page1o6.