252 I.ES CONFESSIONS,
ces attentions et ces soins qu’on ne trouve que chez les grandset les riches, et tout cela pour vos trente-cinq sous. Mais le pontde Lunel ne resta pas long-temps sur ce pied, et à force d’user saréputation, il la perdit enfin tout-à-fait.
J’avois oublié, durant ma route, que j’étois malade ; je m’ensouvins en arrivant à Montpellier. Mes vapeurs étoient bien gué-ries , mais tous mes autres maux me restoient ; et quoique l'ha-bitude m’y rendît moins sensible, c’en étoit assez pour se croiremort à qui s’en trouveroit attaqué tout d'un coup. En effet, ilsétoient moins douloureux qu’effrayants, et faisoient plus souffrirl’esprit que le corps, dont ils sembloient annoncer la destruction.Cela faisoit que, distrait par des passions vives, je ne songeoisplus à mon état ; mais comme il n’étoit pas imaginaire, je le sen-tois sitôt que j’étois de sang-froid. Je songeai donc sérieusementaux conseils de madame de Larnage et au but de mon voyage.J’allai consulter les praticiens les plus illustres, surtout M. Fizes ;et pour surabondance de précaution, je me mis en pension chezun médecin. C’étoit un Irlandois appelé Fitz-Moris, qui tenoitune table assez nombreuse d’étudiants en médecine ; et il y avoitcela de commode pour un malade à s’y mettre, que M. Fitz-Moris se contentoit d’une pension honnête pour la nourriture, etne prenoit rien de ses pensionnaires pour ses soins comme méde-cin. 11 se chargea de l’exécution des ordonnances de M. Fizes etde veiller sur ma santé. Il s’acquitta fort bien de cet emploi quantau régime; on ne gagnoit pas d’indigestions à cette pension-là ;et quoique je ne sois pas fort sensible aux privations de cetteespèce, les objets de comparaison étoient si proches, que je nepouvois m’empêcher de trouver quelquefois en moi-même queM. de Torignan étoit un meilleur pourvoyeur que M. Fitz-Moris.Cependant, comme on ne mouroit pas de faim non plus, et quetoute cette jeunesse étoit fort gaie , cette manière de vivre me fitdu bien réellement, et m’empêcha de retomber dans mes lan-gueurs. Je passois la matinée à prendre des drogues, surtout jene sais quelles eaux, je crois les eaux de Vais, et à écrire à ma-dame de Larnage ; car la correspondance alloit son train, et Rous-seau se chargeoit de retirer les lettres de son ami Dudding. A midij’allois faire un tour à la Canourgue avec quelqu’un de nos jeunescommensaux, qui tous étoient de très bons enfants : on se ras-sembloit, on alloit dîner. Après dîner une importante affaire oc-cupoit la plupart d’entre nous jusqu’au soir : c’étoit d’aller hors