254 LES CONFESSIONS.
Esprit, qui étoit égalemeut la route du bourg Saint-Andiol et deChambéri. Les souvenirs de-maman, et ses lettres, quoiquemoiesfréquentes que celles de madame de Lamage, réveilloient dansmon cœur des remords que j'avois étouffés durant ma premièreroute. Ils devinrent si vifs au retour, que, balançant l’amour duplaisir, ils me mirent en état d’écouter la raison seule. D’abord ,dans le rôle d’aventurier que j’allois recommencer, je pouvoisêtre moins heureux que la première fois ; il ne falloit, dans toutle bourg Saint-Andiol, qu’une seule personne qui eût été en An-gleterre, qui connût les Anglois, ou qui sût leur langue, pour medémasquer. La famille de madame de Larnage pouvoit se prendrede mauvaise humeur contre moi et me traiter peu honnêtement.Sa fille, à laquelle malgré moi je pensois plus qu’il n’eût fallu,m’inquiétoit encore : je tremblois d’en devenir amoureux, et cettepeur faisoit déjà la moitié de l’ouvrage. Allois-je donc, pour prixdes bontés de la mère, chercher à corrompre sa fille , à lier leplus détestable commerce, à mettre la dissension, le déshonneur,.le scandale et l’enfer dans sa maison? Cette idée me fit horreur :je pris bien la ferme résolution de me combattre et de me vaincre,si ce malheureux penchant venoit à se déclarer. Mais pourquoim’exposer à ce combat? Quel misérable état de vivre avec lamère, dont je serois rassasié, et de brûler pour la fille sans oserlui montrer mon cœur ! Quelle nécessité d’aller chercher-cet état,et m’exposer aux malheurs, aux affronts, aux remords, pourdes plaisirs dont j’avois d’avance épuisé le plus grand charme ?car il est certain que ma fantaisie avoit perdu sa première vivaeitéiLe goût du plaisir y étoit encore, mais la passion n’y étoit plus.A cela se mêloient des réflexions relatives à ma situation, à mesdevoirs, à cette maman si bonne, si généreuse, qui déjà chargéede dettes l’étoit encore de mes folles dépenses, qni s’épuisoit pourmoi, et que je trompois si indignement. Ce reproche devint si vifqu’il l’emporta à la fin. En approchant du Saint-Esprit, je prisla résolution de brûler l’étape du bourg Saint-Andiol, et de passertout droit. Je l’exécutai courageusement, avec quelques soupirs,je l’avoue ;• mais aussi avec cette satisfaction intérieure, que jegoûtois pour la première fois de ma vie, de me dire : Je méritema propre estime, je sais préférer mon devoir à mon plaisir. Voilàla première obligation véritable que j’are à l’étude : c’étoit ellequi m’avoit appris à réfléchir, à comparer. Après les principes sipurs que j’avois adoptés il y avoit peu de temps, après les réglés