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Tome premier.
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260 LES CONFESSIONS,

et chaque fois qu’il fendoit du bois, emploi qu'il remplissoit aveeune fierté sans égale , il falloit que je fusse là spectateur oisif ettranquille admirateur de sa prouesse. Ce garçon n’étoit pourtantpas absolument d'un mauvais naturel : il aimoit maman, parc.e-qu’il étoit impossible de ne la pas aimer; il n’avoit même paspour moi de l’aversion; et quand les intervalles de ses fouguespermettaient de lui parler, il nous écoutait quelquefois assez do-cilement, convenant franchement qu’il n’étoit qu'un sot : aprèsquoi il n’en faisoit pas moins de nouvelles sottises. Il avoit d'ail-leurs une intelligence si bornée et des goûts si bas, qu’il étoit dif-ficile de lui parler raison, et presque impossible de se plaire aveclui. A la possession d’une femme pleine de charmes, il ajouta le ra-goût d’une femme de chambre vieille, rousse, édentée, dont ma-man avoit la patience d'endurer le dégoûtant service, quoiqu'ellelui fît mal au cœur. Je m’aperçus de ce nouveau manège, et j’enfus outré d’indignation : mais je m’aperçus d’une autre chosequi m’affecta bien plus vivement encore, et qui me jeta dansun plus profond découragement que tout ce qui s’étoit passéjusqu’alors ; ce fut le refroidissement de maman envers moi.

La privat'on que je m’étais imposée et qu’elle avoit fait sem-blant d’approuver est une de ces choses que les femmes ne par-donnent point, quelque mine qu’elles fassent ; moins par la priva-tion qui en résulte pour elles mêmes, que par l'indifférencequ’elles y voient pour leur possession. Prenez la femme la plussensée, la plus philosophe, la moins attachée à ses sens ; le crimele p us irrémissible que l’homme, dont au reste elle se soucie lemoins, puisse commettre envers elle, est d’en pouvoir jouir etde n’en rien faire. Il faut bien que ceci soit sans exception, puis-qu’une sympathie si naturelle et si forte fut aliérée en elle parune abstinence qui n’avoit que des motifs de vertu, d’attache-ment et d’estime. Dès-lors je cessai de trouver en elle cette inti-mité des cœurs qui fit toujours la plus douce jouissance du mien.Elle ne s’épanchoit plus avec moi que quand elle avoit à seplaindre du nouveau venu , quand ils étaient bien ensemble :j’entrois peu dans ses confidences. Enfin elle prenoit peu à peuune manière d’être dont je ne faisois plus partie. Ma présencelui faisoit plaisir encore, mais elle ne lui faisoit plus besoin; etj’aurois passé des jours entiers sans la voir, qu’elle ne s’en seroitpas aperçue.

Insensiblement je me sentis isolé et seul dans cette même mai-