■262 LES CONFESSIONS,
jusqu’à pleurer; je voulois l’attendrir lubmême, comme si l’enfantétoit susceptible d’une véritable émotion de cœur : tantôt je ni e-puisois à lui parler raison, comme s’il avoit pu m’entendre ; etcomme il me faisoit quelquefois des arguments très subtils, je leprenois tout de bon pour raisonnable, pareequ’il étoit raisonneur.Le petit Condillae étoit eneore plus embarrassant, parceque n’en-tendant rien, ne répondant rien, ne s’émouvant de rien, et d’uneopiniâtretéià toute épreuve, il ne triomphoit jamais mieux demoi que, quand; il m’avoit mis en fureur ; alors c'étoit lui qui étoitlesage, et c’étoit moi qui étois l’enfant. Je voyois toutes mes fautes,je les sentais; j’étudtais l’esprit de mes élèves, je ■ les péuétroistrès bien, et je ne crois pas que jamais une seule fois j’aie été ladupe de leurs ruses. Mais que me servoit de voir le mal sans sa-voir appliquer le remède? En pénétrant tout je n’empêchoisrieu,je ne réussissoisà rien, et tout ce que je faisoisétoit préeisémentce qu'il ne falloit pas faire.
Je ne réussissois guère mieux>pour moi que pour mes élèves.J’avieisété recommaudé par madame Deybens à madame de Ma-bly. Elle J’avoit priée de former mes manièresetde medonner leton dû-monde. Elle y prit quelques soins, et voulut que j’apprisseà faire les honneurs de sa maison ; mais je m’y pris si gauche-ment , j’étais si honteux, si sot, qu’elle se rebuta et me plantalà. Gela ne m’empêcha pas de devenir, selon ma coutume, amou-reux d’elle. J’en fis assez pour qu’elle s’en aperçût ; mais je n’osaijamais me déclarer. Elle ne se trouva pas d’humeur à faire les avan-ces, et j’en fus pour mes lorgneries et mes soupirs, dont mêmeje m’ennuyai bientôt (a) , voyant qu’ils n’aboutissoient à rien.
J’avois tout-à-fait perdu chez maman le goût des petites fri-ponneries , parce que, tout étant à moi, je n’avois rien à voler.D'ailleurs les principes élevés que je m’étois faits dévoient merendre désormais bien supérieur à de telles bassesses, et il estcertain que depuis lors je l’ai d’ordinaire été : mais c’est moinspour avoir appris à vaincre mes tentations que pour en avoir coupéla racine; et j’aurois graud’peur de voler comme dans mon en-fance, si j'étois sujet aux mêmes désirs. J’eus la preuve de celachez M. de Mably. Environné de petites choses volables que je neregardois même pas, je m’avisai de convoiter un certain petit vinbiancd'Arboistrèsjoli, dontquelques verres que par-ci par-là je bu-voisà table m’avoient fortaffriandé.Ilétoitun peulouclie: jecroyois
(«.' Vah .je me rebutai bientôt, voyant,...