PARTIE II, LIVRE VII. (174i.) 207
lassitude et par goût, et qui, me ramenant toujours, loin desgrandes vertus et plus loin des grands vices, à la vie oiseuse ettranqpiille pour laquelle je me sentois né, ne m’a jamais permisd’aller à rien de grand, soit en bien, soit en mal.
Quel tableau différent j’aurai bientôt à développer ! Le sort, quidurant trente ans favorisa mes penchants, les contraria duranttrente autres ; et, de cette opposition continuelle entre ma situa-tion et mes inclinations, on verra naître des fautes énormes, desmalheurs inouïs, et toutes les vertus, excepté la force, qui peu-vent honorer l’adversité.
Ma première partie a été toute écrite de mémoire ; j’y ai dûfaire beaucoup d’erreurs. Forcé d’écrire la seconde de mémoireaussi, j’y en ferai probablement beaucoup davantage. Les douxsouvenirs de mes beaux ans, passés avec autant de tranquillité (o)qued’innocence, m’ont laissé mille impressions charmantes quej’aime sans cesse à me rappeler. On verra bientôt combien sontdifférents ceux du reste de ma vie. Les rappeler, c’est en renou-veler l’amertume. Loin d’aigrir cellede ma situation par ces tristesretours, je les écarte autant qu’il m’est possible ; et souvent j’yréussis au point de ne les pouvoir plus retrouver au besoin. Cettefacilité d’oublier les maux est une consolation que le ciel m’aménagée dans ceux que le sort devoit un jour accumuler sur moi.Ma mémoire, qui me retrace uniquement les objets agréables, estl’heureux contre-poids de mon imagination effarouchée qui neme fait prévoir que de cruels avenirs.
Tous les papiers que j’avois rassemblés pour suppléer à ma mé-moire et me guider dans cette entreprise, passés en d’autresmains, ne rentreront plus dans les miennes.
Je n’ai qu’un guide fidèle sur lequel je puisse compter, c’estla chaîne des sentiments qui ont marqué la succession de monêtre, et par eux celle des événements qui en ont été la cause oul’effet. J’oublie aisément mes malheurs ; mais je ne puis oubliermes fautes, et j’oublie encore moins mes bons sentiments. Leursouvenir m’est trop cher pour s’effacer jamais de mon cœur. Jepuis faire des omissions dans les faits, des transpositions, des er-reurs de dates ; mais je ne puis me tromper sur ce que j’ai sentini sur ce que mes sentiments m’ont fait faire; et voilà de quoiprincipalement il s’agit. L’objet propre de mes Confessions est defaire connoître exactement mon intérieur dans toutes les situa-
(a) Vjï. autantdesimplicilé que....